L’objet de la peinture

Dans un article présentant l’exposition, Jill Gasparina écrit « Sanejouand n’a été ni minimal, ni nouveau réaliste, ni conceptuel bavard, ni libre figurateur, ni utopiste, ni trans-avant-gardiste… ». Sans doute. Certes, Jean-Michel Sanejouand dont le parcours est pour le moins déroutant a le don de brouiller les pistes, de déjouer les critères permettant une classification commode. Pour autant, l’œuvre polymorphe de cet artiste discret, à l’écart, ne sort pas de la cuisse de Jupiter. Ainsi, quand il démarre ses Charge-Objets, ces noces absurdes entre une oeuvre d’art et un objet quotidien en 1962-1963, le geste n’est pas sans rapport avec les travaux des Nouveaux Réalistes ou les participants du Pop-Art. Toutefois, l’œuvre présentée ici, au titre tautologique Toile blanche et lacet en noir (1962) est un bon exemple de sa singularité. Objet, car la toile est « contaminée » par le lacet. Peinture, car on peut y voir un monochrome traversé par une horizontale noire. Une manière de déclarer que les pratiques artistiques ne sont pas incompatibles. Une façon d’affirmer le droit à la peinture, sur laquelle il reviendra plus tard. Sur, car il ne s’agira pas d’un retour à la peinture mais d’une manière de la combiner avec l’espace. De fait, pour Sanejouand, l’espace reste la grande aventure de sa vie de créateur. A partir de 1967, il l’exprime à travers les Organisations d’espaces, en quelque sorte des installations censées modifier notre regard sur des lieux familiers, nous faire appréhender physiquement un espace immatériel. La plus connue parmi ces œuvres reste l’intervention qui a pour cadre la cour d’honneur de l’École polytechnique. L’artiste y dresse des poutrelles, d’importantes structures tubulaires, un réseau de grilles métalliques qui $redécoupent l’espace. Inévitablement, on songe à Deux Plateaux de Buren. D’autres projets de type monumental (organisation de la vallée de la Seine, 1973, en est un) ne sont pas réalisés. Sanejouand poursuit la peinture avec Calligraphies d’humeur grands dessins à l’encre sur papier blanc, des saynètes inquiétantes, à l’érotisme suggéré. Des Espaces-peintures, des paysages colorés aux chemins menant nulle part, où errent des personnages bidimensionnels (1978). Ou encore, des visages-masques, sujet principal des Peintures noir et blanc, où, entourés d’arbres ou de pierres en état d’apesanteur, à la fois précis et irréels, ils forment un univers en suspension. De larges coups de pinceaux, d’une spontanéité parfaitement calculée, zèbrent la surface du tableau et perturbent toute certitude figurative (1986). Dernières en date, des sculptures faites de pierre récoltées et assemblées, proches d’une abstraction biomorphique d’Arp ou de Miro. Cerise sur le gâteau : un petit paysage de (Sans titre, 2011). Les contours noirs disparaissent pour laisser la place à des formes floues, dissoutes, comme vaporisées. Autrement dit, à l’imaginaire.

Itzhak Goldberg