S’il fallait désigner l’opposé de la poupée Barbie, ce jouet réservé aux filles et qui, docile, dit toujours oui, ce serait sans doute une des Nanas de Niki de Saint Phalle qui trônent en ce moment au Grand Palais. Il fallait au moins ce lieu spacieux pour loger ces géantes. Enormes, obèses même, les femmes à petite tête n’ont que faire des canons du corps parfait, rêvé depuis des siècles par les êtres masculins. Pas plus que de la fameuse prophétie d’Aragon « la femme est l’avenir de l’homme ». Bariolées, dansantes, chahuteuses, jambes en l’air, la seule chose qui compte pour les Nanas, c’est le présent. On est dans les années soixante (1965 plus précisément) et, si l’on reste dans le domaine esthétique, on pourrait y voir une version féministe du Corps de Dames de Dubuffet ou des Women de l’artiste américain De Kooning, des corps empâtés et déformés. Mais, avant tout, ces sculptures de Saint Phalle sont un geste de libération venant d’une femme exceptionnelle. Exceptionnelle, il fallait l’être pour se faire accepter par les Nouveaux Réalistes, groupe phare de cette période, formé uniquement d’hommes (César, Arman, Klein et parmi d’autres, son futur mari, Jean Tinguely, avec qui elle poursuit une carrière commune). C’est ensemble que les deux réalisent la jubilatoire Fontaine Stravinsky, située face au Centre Pompidou. L’histoire, toutefois, commence avant. En 1961, les Tirs, véritables performances guerrières d’une violence extrême, sont un acte fondateur d’une certaine incarnation de la femme artiste, engagée et militante. Ces tirs de carabine, exécutés par Niki derrière l’impasse Ronsin à Paris, documentés, photographiés et même formatés pour la télévision, ont fait découvrir au grand public cet ancien mannequin, plus qu’à l’aise devant les caméras. Les traces de ces fameux impacts sur des plâtres blancs dont jaillit du sang en peinture (en réalité, un mélange composé de morceaux de plâtre, de tiges contenant des œufs et des tomates, des berlingots de shampoing et des flacons d’encre) ouvrent pratiquement l’exposition. Avouons-le, le résultat, aux couleurs plutôt criardes, n’est pas très convaincant plastiquement, mais la question n’est pas là. Il s’agit, encore plus qu’avec les Nanas qui vont suivre, de s’affirmer dans une société que Niki considère comme dirigée uniquement par les hommes. Faut-il y voir également une forme de thérapie nécessaire à une femme abusée par son père dans sa jeunesse ? Quoi qu’il en soit, les travaux qui vont suivre se libèrent de l’agressivité caractéristique de ses débuts et vont prendre une tournure plus jouissive, voire humoristique. Ainsi, son œuvre phare, malheureusement détruite, fut Hon/Elle (1966). Faite pour Moderna Museet de Stockholm, c’est une femme monumentale de 28 m de longueur sur 6 m de hauteur et de 9 m de largeur, couchée sur le dos avec les jambes écartées. On pouvait rentrer dans la sculpture par son sexe et découvrir à l’intérieur plusieurs pièces « meublées » réalisées par l’artiste. Au Grand Palais, on peut admirer la maquette de l’œuvre et les vidéos qui montrent la fascination des visiteurs qui se pressent pour s’embarquer dans cette excursion insolite. L’exposition continue par les sculptures les plus séduisantes de Niki, faites pour l’espace public. Des personnages féeriques, haut en couleurs, isolés (Le Golem, sculpture monumentale, idéale pour un jardin d’enfants de Jérusalem) ou en groupe (Jardin des tarots en Toscane, un parcours magique qui fait songer à Alice au pays des merveilles). Tout n’est pas bon dans l’univers de Saint Phalle et on a le droit de ne pas aimer ces premiers assemblages ou encore trouver que le kitsch fait de temps à autre son apparition dans cette œuvre. Cependant, ces sculptures partagent une qualité devenue rare : un art qui ne rejette pas le plaisir de l’œil.

Itzhak Goldberg