On ne reste pas indifférent face à l’œuvre de Marc Petit. C’est que avant de traiter les problèmes formels de la ronde bosse (le plein et le vide, l’espace entourant et l’espace pénétrant, les matériaux industriels, les nouvelles technologies, la sculpture géométrique et la sculpture organique) son œuvre est traversée par des figures humaines – nos semblables – qui essayent désespérément d’entrer en communication avec le passant. A la différence d’autres sculpteurs dont les personnages semblent exclus de ce monde, enfermé dans leur univers – Giacometti, Moore- ceux de Marc s’adressent au spectateur. Pour autant, aucun véritable dialogue ne s’instaure. Les êtres humains ou parfois les hybrides nous interpellent mais restent incompréhensibles. Leur regard fixe ne fuit pas le spectateur, mais l’ignore tout simplement. Tentent-ils de parler ? Si oui, c’est un langage pas verbal (près-verbal ?) ou encore des signes sans un message précis. Les mots n’atteignent pas le chemin des lèvres des personnages de Marc. Langage du corps alors ? Mais ces gestes, qui échappent à toute codification, à toute fonctionnalité ne renvoient qu’à l’expressivité particulière de chaque individu. Esquissés simultanément, plusieurs mouvements inachevés, laissés en suspense, ne s’accordent pas et qui aboutissent à des positions désaxées, à un équilibre ténu. Si les attitudes de ce personnages semblent étranges, ce que on a l’impressions que l’artiste les a stoppés au milieu d’une saynète dont on ne connaîtra jamais l’issu. Solitaires ou en couple, ils forment des bribes de récits assez universels pour permettre à tous et à chacun de s’y identifier, assez spécifiques pour interdire au spectateur d’y pénétrer. En réalité, c’est un dialogue des sourds, car ces personnages, à leur tour, ne comprennent rien à l’univers dans lequel l’artiste les place. Ils sont comme saisis d’un sentiment d’impuissance, de renoncement et d’acceptation d’une fatalité obscure qu’ils ne cherchent plus ni à comprendre, ni à affronter. Les yeux ébahis, comme perdus, condamnées à l’inconfort, ces figures assument mal leur corps et cherchent désespérément une solution pour le disposer. Souvent assis, recroquevillées dans une position fœtale ou accroupie comme pour se défendre des éventuelles agressions du monde extérieur ou pour échapper aux regards et leur offrir moins de prise. La tension que dégagent ses acteurs anonymes reste malgré tout celle entre l’inertie et la décision de la rompre, entre la décomposition et la volonté de résister, entre la résignation et la révolte contre leur destin. Parfois paralysés par une force inconnue, ils ne renoncent jamais à leur humanité.
Ici, on n’a pas affaire aux images de la violence : la déformation que subit la représentation reste limitée. On n’y retrouve ni le drame existentiel qui caractérise l’œuvre de Bacon, ni l’excès et la brutalité qui traversent celle de Lucian Freud. L’effet que dégage de cette production est moins repérable, plus diffus. Si cette démarche échappe à une définition facile, c’est grâce (ou à cause) de l’écart déroutant entre les attitudes incongrues de ses personnages et leur mutisme affiché et entêté. Figures de la mélancolie, les personnages placés dans des huis clos virtuels, que rien ne les empêche de quitter, s’abîment dans une inquiétude sans raison apparente. Tout semble désigner impitoyablement le vrai piège, celui auquel on ne peut échapper : son propre corps. Sont-ils des nus ? Impossible de savoir, car on hésite entre une draperie plissée et une peau usée. La sensualité de la sculpture, cette rencontre de corps à corps, ce croisement entre touchant et touché, passe encore et toujours par la figure humaine. Sommes nous au plus près du corps ou le vêtement, cette enveloppe, garde son rôle d’écran ? Ici, toutefois, on songe à Henri Michaux qui a écrit : « Je bute contre le volume des corps, contre le dehors des vivants, cette enveloppe qui me les intercepte et intercepte leur intérieur qu’en vain j’essaie de me représenter ». Quoi qu’il en soit, les personnes dévêtues s’exhibent sans pudeur, sans inhibition, décevant ainsi d’emblée tout voyeurisme, car on sait bien que la vraie provocation se situe du côté du caché, du voilé. Mais surtout, ces nus n’ont pas d’âge ou plutôt se permettent de faire entrer la vision de la dégradation irréversible des corps peu à peu poussés hors du champ du désir mais aussi hors du corps social. Ravagés, prématurément vieillis, d’une apparence à peine différenciée (les visages des hommes et des femmes, parfois rayés, parfois partiellement effacés, sont semblables), ces nus suscitent non plus la convoitise mais la répulsion. Des corps qui furent séduisants et dont le temps a fait des objets encombrants. L’œuvre de Marc Petit partage les préoccupations de l’art contemporain qui met à nu la perte définitive d’une relation heureuse avec le corps. Il suffit d’écouter Marlene Dumas qui, à la question « Que peignez vous ? », répond : « J’ai l’impression de peindre toujours le même sujet et de me poser les mêmes questions : comment montrer l’érotisme, et comment éviter le pathos lorsqu’on affronte la tristesse ou l’anxiété. C’est très difficile, surtout lorsqu’on utilise le visage et le corps humain »1. Constat non sans danger, toutefois. De même qu’un trop-plein de beauté peut conduire à un kitsch mièvre, le trop-plein de souffrance, peut aboutir à une alliance de sécheresse et de pathos difficilement supportables. De même, une vision désabusée et dénuée de tout espoir peut donner lieu à un univers glauque et sordide et dont la meilleure (?) version se trouve dans les romans de Michel Houellebecq. Marc n’échappe par toujours au pathos. Mais c’est probablement le prix à payer pour des sculptures qui, proches parfois de l’insoutenable et sans aucune concession, ne peuvent pas laisser indifférent. La merveilleuse formule de Romain Gary, parlant de Lady L., semble être inventée pour les corps de Marc Petit : « Sa beauté pouvait encore inspirer un artiste, mais elle ne pouvait plus inspirer un amant ».2