Les toiles au Gemeente Museum de La Haye sont splendides, leur présentation reste discutable
L’œuvre de Rothko est toujours aussi séduisante. Il suffit de voir la foule qui attend à l’entrée de l’étonnant bâtiment du Gemeente Museum de La Haye. L’œuvre de Rothko est toujours aussi captivante. Il suffit d’observer les visiteurs absorbés, happés par ces nappes chromatiques d’une luminosité irradiante, comme par un envoûtement hypnotique. Pourtant, et malgré la qualité des toiles rassemblées, l’exposition n’est pas parfaite. Pour commencer, visiblement, le fait de posséder la plus importante collection de Mondrian était trop tentant. D’où probablement, cette idée incongrue d’une rencontre entre les deux artistes. Sans doute, l’un et l’autre sont considérés comme des maîtres de l’abstraction. Pour autant, leur confrontation à l’aide de quelques toiles, n’est pas très convaincante. Elle $l’est encore moins, quand sur la même cimaise on a droit au merveilleux Victory Boogie Woogie de Mondrian (1943-44) et à une toile de Rothko, une flambée de rouge (Sans titre, 1970) sous le prétexte qu’il s’agit de leur toute dernière œuvre. L’autre idée, originale mais curieuse, est celle d’un double parcours pour articuler cette manifestation. Le premier qui, selon le commissaire, se situe du côté de la connaissance (voir de la pédagogie) n’a rien de surprenant. Le trajet chronologique s’ouvre sur quelques tableaux figuratifs (un merveilleux « portrait » d’une femme assise de 1930, une vision sombre de la période de la Dépression). Les toiles échappent toutefois au réalisme typique des peintres de l’Amérique contemporaine. Situées à l’intérieur ou dans un cadre urbain, les visions aux couleurs assourdies, semblent préserver un secret. D’un espace sans profondeur, construit à partir de bandes horizontales et verticales, émergent des êtres humains, dont nous apercevons rarement le visage. Rothko se plaît à représenter la ville d’en bas, le subway et ses stations souterraines. L’artiste s’éloigne progressivement de la représentation du quotidien et construit un univers pictural peuplé de mythes et d’archétypes primitifs. Suit la période surréalisante, particulièrement bien représentée ici. Les toiles du peintre américain se remplissent d’hybrides qu’on ne peut classer avec certitude parmi les végétaux ou les animaux, de formes de vie primitives, à mi-chemin du visuel et du visionnaire. Univers aquatique, à l’atmosphère lumineuse et transparente, qu’on retrouve sous une forme abstraite en 1949, dans ce cycle nommé Multiforme, des configurations amorphes, qui semblent flotter sur la surface. Puis, d’un tableau à l’autre, le peintre agrandit le format afin d’arriver à une échelle monumentale et de réduire la disparité entre le corps de l’oeuvre et le corps du spectateur. La toile se transforme en un mur de couleurs stratifiées, qui vibrent et s’étendent partout. On atteint la période « classique » de Rothko : les formes d’une géométrie tremblante, superposées symétriquement sur un fond quasi-monochrome ; la dissolution de la structure à ses extrémités crée un effet de méditation ; la couleur se perd dans l’espace pour donner naissance aux paysages sans limites, qui résistent à la possibilité d’être parcourus par un regard. Cette évolution de l’artiste est clairement articulée et on a droit même à une salle avec une mise en scène spectaculaire de ses réalisations murales : inachevée (Harvard), architectoniques (Seagram Mural), religieuse ou transcendantale avec la magnifique chapelle de Huston. Arrivé en fin parcours, le visiteur qui rebrousse chemin découvre un second trajet constitué de petites salles, chacune contenant une seule œuvre du maître. Les organisateurs évoquent le choc ressenti par Rothko face aux cellules du monastère Saint Marco, décorées par Fra Angelico. Ainsi, il s’agirait d’une seconde traversée, dirigée exclusivement par l’émotion. On reste perplexe devant cette séparation artificielle, d’autant plus qu’à l’entrée un document visuel affirme avec justesse que face à la peinture de Rothko, la sensibilité et la compréhension sont inséparables, tissées l’une à l’autre. Chez Rothko, le vertige est à la fois méditatif et sensoriel, réfléchi et libre, intime et universel. Autrement dit, absolu. Itzhak Goldberg MARC ROTHKO, jusqu’au 1 mars 2015, Gemeente Museum de La Haye, Stadhouderslaan 41, 2517 HV La Haye, tél 3170 338 11 11, info@gemeentemuseum.ni, mardi-dimanche 12-18.
Commissaire : Franz-W. Kaiser Oeuvres : 100