Chagall et la musique, jusqu’au 31 janvier, la Philharmonie de Paris et la Piscine à Roubaix

Rien ne nous empêche d’aimer Chagall, même si nous ignorons la tradition ou le folklore judaïque. À une période où la peinture proclame l’indépendance descriptive de la couleur et de la forme, l’imagination poétique du peintre, qui l’éloigne de toute imitation, la richesse chromatique de son univers pictural, son travail sur la légèreté et les transparences assurent à Chagall une place de choix dans le panthéon de la modernité. On pourrait même prétendre que toute interprétation de l’œuvre de Chagall à la lumière de ses origines est réductrice, car elle ne tient pas compte de l’aspiration de l’art contemporain à représenter l’universel. Le trajet personnel de Chagall entre 1910 et 1914 (Russie, France, Allemagne) reflète parfaitement cette tendance. Le peintre n’a, du reste, jamais renié sa dette envers l’avant-garde parisienne et ses différentes expressions (fauvisme, cubisme, orphisme, futurisme). Toutefois, l’enthousiasme de Chagall face aux inventions formelles de son temps reste mesuré : « Je les regardais de côté et pensais : qu’ils mangent à leur faim leurs poires carrées sur leurs tables triangulaires », écrit-il dans ses mémoires. Pour lui, les formes en liberté, les couleurs qui ne respectent plus les apparences de la nature sont avant tout des outils au service de sa thématique, thématique qu’il puise à sa propre culture. Dans un univers pictural où les personnages renoncent aux principes de la gravitation, le peintre, lui, ne renonce jamais à ses racines. L’œuvre chagallienne est à la recherche d’une langue « judéo-universelle » : accessible à un regard non initié, elle recèle toujours un langage crypté. Ses fables dessinent un village juif, ancré dans ses traditions, mais confronté à un monde russe en transformation. Un monde où la synagogue côtoie les clochers des églises, où des paysans robustes sont conviés par le peintre à une cérémonie de noce célébrée selon les rites hébraïques. Des visions souvent énigmatiques, où se mêlent la culture yiddish et l’art populaire russe, le judaïsme et le christianisme, le rationnel et l’absurde.

Toutefois, les organisateurs ont choisi de traiter Chagall sous un angle spécifique, celui de son rapport à la musique. Pour ce faire, deux lieux se sont associés : de façon naturelle, la Philharmonie de Paris et de façon non moins naturelle, la Piscine à Roubaix, cet bel espace qui a déjà montré plusieurs facettes de l’œuvre du peintre juif. Les origines de Chagall expliquent la place de la musique dans sa production plastique. On le sait, la vie dans le shtetl (village juif) était réglée essentiellement par des fêtes religieuses et familiales et par des cérémonies populaires. La musique trouve son importance avec ces évènements, dont l’essentiel est le mariage. Un proverbe en yiddish affirme d’ailleurs que la qualité de la noce est directement liée à la qualité des klezmers, qui interprètent la musique populaire pratiquée dans les communautés juives ashkénazes. Le mot kle’izemer vient de la contraction de l’hébreu et veut dire un instrument chantant. Cette musique s’est nourrie des celles de différents pays de l’Europe de l’Est. Les thèmes des chansons, qui font référence à la vie communautaire juive, sont autant religieux (le Shabbat, les rabbins) que séculaires (berceuses). Empreintes de culture juive ashkénaze, cette musique se caractérise par une certaine mélancolie. La mélodie fait l’objet de variations, d’improvisations au gré de l’instrumentaliste qui jouit d’une grande liberté en comparaison de la tradition dominée par les règles codifiées du solfège et de l’harmonie tonale. Dans l’œuvre de Chagall, plus que la musique, ce sont ces musiciens nomades qui trouvent une place principale. Outre leur aspect « flottant » sur un toit ou au dessus de Vitebsk, ils sont un élément parfait de la nostalgie qui domine dans l’univers du peintre juif. De fait, les klezmer faisaient une partie immuable du folklore juif où les traditions semblent figées une fois pour toutes. C’est indiscutablement le violon, instrument facilement transportable qui est le plus utilisé par ces artistes. Ce même violoniste, qui joue sur le toit d’une maison, la tête dans les nuages, est une figure emblématique chez le peintre, pratiquement son image de marque. C’est lui d’ailleurs qu’on croise dans le chef-d’œuvre de Chagall : les décors du Théâtre juif de Moscou, inauguré après la Révolution et qui doit consacrer le renouveau de la culture juive. Un de ces panneaux, nommé La Musique est paradoxal. Le personnage qui surplombe la ville est une figure hybride ; on reconnaît immédiatement le klezmer, traité toutefois dans le style inimitable du peintre. Autrement dit, au milieu du brouhaha de la modernité, Chagall tient à sa petite mélodie.

Itzhak Goldberg