Les images venues du nord d’Helene Schjerfbeck
Si, pour une obscure raison, le patronyme d’Helene Schjerfbeck tombait dans l’oubli, il serait remplacé sans la moindre hésitation par celui de Maîtresse de l’Autoportrait, motif qui hante son œuvre. Ce danger n’étant pas uniquement fictif, car cette femme finlandaise aurait pu rester une artiste méconnue. De fait, l’histoire de l’art n’a accordé que peu d’attention aux artistes nordiques (hormis Munch), éloignés des centres d’avant-garde européens au tournant du siècle. Ainsi, le quasi totalité de sa production picturale se trouve dans les musées de son pays natal et à Stockholm où elle séjourne à la fin de sa vie. La qualité principale de la rétrospective du musée de Frankfort est de nous proposer un formidable choix de ses autoportraits (une salle entière) mais aussi de suivre son évolution. Née en 1862 à Helsinki, elle y fréquente l’école des Beaux-Arts et poursuit une formation classique à Paris, dans un des rares ateliers libres ouverts aux femmes, l’Académie Colarossi. Puis, après un séjour en Bretagne, elle retourne en Finlande où, après avoir enseigné quelques années, elle se retire et s’isole à la campagne. A l’écart de l’engagement nationaliste qui enflamme son pays à cette période, peintes dans un style naturaliste, les toiles de Schjerfbeck évitent tout pathos. Ce sont des scènes de genre, des sujets de proximité. Des coins de campagne, des personnages isolés et silencieux (surtout des femmes) assis dans une pièce, des enfants jouant… des saynètes « maigres », sans récit. Cependant, les organisateurs cherchent à montrer que malgré la solitude que l’artiste s’impose, elle ne se coupe pas du monde. Ainsi, un chapitre étonnant de l’exposition met en rapport des revues de mode qu’elle continuait régulièrement à consulter et ses modèles, élégamment habillées. Toutes les œuvres exposées ne sont pas de la même qualité et il faut attendre le début du XXe siècle pour que Schjerfbeck se dégage d’un certain académisme et trouve sa voie. Ce changement se voit surtout dans le renoncement aux détails et l’importance accordée à l’épuration. C’est, indiscutablement, les portraits et plus encore les autoportraits, qui donnent la mesure de cette quête de l’essentiel qu’on suit ici pas à pas. Certes, ce peintre n’est pas la seule à s’engager dans l’introspection à travers un dialogue avec elle-même. Outre Durer ou Rembrandt, plus proche de nous, on connaît les séries de Van-Gogh ou de Spilliaert. D’ailleurs, comme chez le symboliste belge, la plupart des autoportraits (une quarantaine) de l’artiste finlandaise sont concentrés sur période très courte (1942-46). Toutefois, c’est la différence fondamentale entre ceux, peu nombreux, exécutés dans les années 10, et les autres, qui fait la particularité de Schjerfbeck. Comme l’écrit avec justesse Suzanne Pagé, les premières représentations, au regard distant, presque hautain, « évoquent encore la femme consciente de son ascendant, non sans une certaine coquetterie ». (Autoportrait au fond argent, 1912, placé à l’entrée de l’exposition). Puis, le maquillage, les accessoires vestimentaires disparaissent et « la femme s’efface peu à peu devant l’artiste…dépossédée d’un corps devenu transparent et bientôt « dévisagée » par la mort au travail ». C’est que le temps où les créateurs tentaient de transformer leur effigie en monument, en rempart, face aux lents progrès de l’usure et de la dégradation du visage, est bien révolu. Les faces-vestiges de l’artiste acceptent le processus inévitable de l’effacement. Parfois, l’oblitération prend comme cible l’œil qui, cerné d’un épais trait noir, devient une énorme tache “aveugle”. L’attaque de l’organe même de la vision, l’instrument même du travail du peintre, a des conséquences qui vont au-delà de la simple déformation. Le dialogue traditionnel avec le spectateur est empêché, car l’absence de regard interdit la possibilité d’un quelconque échange (Autoportrait, une vieille artiste-peintre, 1945). Dépouillés les visages, crayonnés sur papier, (Autoportrait, 1914) au plus près de l’os, là où la souffrance ne se mime pas. Souffrance qui s’exprime sans émettre un son, car les têtes de Schjerfbeck crient, mais d’un cri qui se dirige vers l’intérieur. Graduellement, ce ne sont plus des êtres mais des apparitions d’outre-tombe, les faces visibles d’une profonde et terrible avancée vers là où rien n’a plus de nom. Ou, pour reprendre la merveilleuse expression de Jean Clay, ce sont des « “images au futur antérieur”. Itzhak Goldberg
HELENE SCHJERFBECK, jusqu’au 11 janvier, 2015, Schirn Kunsthalle, Römeberg, D-60311 Francfort, tél : (00) 49 69 29 98 82 0, welcome@schrine.de,, tlj 10h-18h.
Commissaire : Carolin Köchling Œuvres : 110