Dans les années 60, Aillaud faisait des tableaux-manifestes. Salon de la Jeune Peinture, La Salle Rouge pour Viêt-nam, l’artiste était engagé, la peinture et la politique faisaient encore bon ménage. En ce temps là, il croyait qu’un geste d’éclat, qu’une action commune avec ses confrères pouvait changer le rapport entre l’art et la société, pouvait changer la société tout court.

Les temps ont changé. Aillaud est resté dans le désert. Ou au bord de mer, face à la marée basse. Ailleurs, hors de la société, hors de la modernité, loin, nulle part. Absent ou presque de ses tableaux, il n’est qu’un regard posé sur un monde minéral, traversé par des animaux. Paysages sans limites, visions étranges et glacées, comme filtrées par une vitre invisible. Des pays inconnus et familiers, proches et lointains à la fois, un monde arrêté où toute activité est suspendue. D’une luminosité impitoyable, les plaines, étendues à l’infini, restent inaccessibles au spectateur, progressivement saisi d’un sentiment d’irréalité. Des parois lisses, des miroirs aveugles, sans reflet aucun. Nul Narcisse ne viendra chercher la lueur de son visage dans les nappes aquatiques, immobiles à jamais. Images de volumes sans poids et sans consistance, de décors de théâtre où nulle pièce ne se joue.

Les formes d’une précision géométrique sont teintes d’une couche de couleur mince, immaculée. Aucune tache, aucune irrégularité ne vient perturber cette perfection trop grande, quasi-hallucinatoire. Même les traces sur le sable, régulières, répétitives, sont davantage des marques décoratives que les empreintes d’un passant ou des preuves de vie cachée. Images de silence absolu, sans parole, à l’instar d’un poste de télé, auquel on aurait coupé le son. Des espaces figés dans l’instantané et où les aiguilles du temps se mettent à tourner à l’envers.

Et pourtant, ces non-lieux pour personne suggèrent des qualités touristiques indéniables. Une nature vierge, des animaux sauvages, tout laisse croire à une version améliorée d’un dépliant publicitaire pour un de ces voyages dont on rêve depuis toujours, sans trop y croire. Mais, face à cet exotisme de pacotille, l’univers onirique d’Aillaud refuse toute séduction, s’enferme dans l’indifférence la plus totale. Ainsi, l’absence de l’être humain de cette nature n’a rien de la promesse d’un paradis perdu, d’un monde révolu. Nulle récupération du passé, nulle anticipation sur l’avenir. Quand l’intemporalité s’installe, même la nostalgie n’existe plus. Si ces représentations nous exaspèrent, c’est qu’elles ne jouent plus leur rôle habituel. Ni provocation, ni plaisir, elles “cour-circuitent” notre réseau émotionnel, se dérobent à tout affect. Les images d’Aillaud sont des images sans désir, sauf, peut-être, le seul pour lui qui vaille, le désir de la peinture.