Original dans ses choix et sa méthode, Jean-Hubert Martin est ici moins inspiré pour la scénographie.

Jean-Hubert Martin est une figure à part dans le monde de l’art. Homme de convictions fortes, il fut à l’origine de manifestations mémorables qui interrogeaient durablement la pensée et la pratique muséologique. On lui doit l’exposition qui a fait date Magiciens de la Terre en 1989 où, pour la première fois les créateurs originaires du Tiers Monde, essentiellement africains, étaient présentés sur un pied d’égalité avec les artistes occidentaux. De même, il initie une pratique d’exposition basée sur des rapprochement visuels et sémantiques, remettant en question le classement chronologique ou géographique traditionnel. En 2007 enfin, avec Artempo au palais Fortuny Venise, la mise en scène des objets et des œuvres, issus de cultures éloignées par la localisation et l‘histoire, sans une classification préétablie, annonce déjà le Carambolages. Cependant, le cadre de ce merveilleux palais vénitien permettait aux différents travaux de rayonner dans l’espace et de plonger le spectateur dans une atmosphère magique. A l’opposée, l’architecture du Grand Palais, ce monumental white cube, n’inspire pas vraiment la poésie. D’autant moins que la scénographie du Carambolages n’est pas très imaginative : les œuvres sont accrochées aux murs ou aux cloisons blanches qui scandent l’espace. Selon Jean-Hubert Martin il s’agit « d’une traversée de l’art universel » où les œuvres « sont ordonnées selon une séquence continue, comme un film narratif, où chaque œuvre dépend de la précédente et annonce la suivante ». Sauf que le parcours ne permet pas toujours cette continuité et crée plutôt des séquences, plus ou moins convaincantes. L’exposition est placée sous l’exergue de l’Atlas Mnémosyne composé par Aby Warburg, le fameux historien d’art, le premier à décloisonner le champ artistique pour y inclure des reproductions d’images venant de sources diverses mais aussi de documents. Le tout fixé sans hiérarchie aucune sur des panneaux – la planche 79 est exposée à l’entrée. L’ambition de Warburg, qui se situe au croisement de l’histoire de l’art, de la philosophie, de l’anthropologie ou de la psychologie, est de proposer une réflexion sur la mémoire et la survivance des thèmes qui traversent l’histoire de l’humanité. Cette volonté se voit incarnée dans une très belle installation réalisée par Anne et Patrick Poirier, une architecture en forme d’ellipse, une métaphore complexe du théâtre de la mémoire, située à l’entrée de l’exposition (Mnémosyne, 1991-1992). En face, l’immense toile d’Erro, Les origines de Pollock. La Peinture en groupes (1967) figure un télescopage (un carambolage ?) de nombreux « héros » de la modernité artistique, une version ironique de la linéarité avec laquelle est souvent narré le récit de l’avant-garde. Puis, commence le véritable parcours avec comme devise « Ecoutez avec vos yeux », autrement dit une invitation à regarder les œuvres en mettant entre parenthèses la taxinomie muséale habituelle. Toutefois, le commissaire, tout sauf naïf, est parfaitement conscient que l’œil vierge, « déconnecté » du cerveau n’est qu’une illusion. D’ailleurs, après chaque séquence le spectateur a droit à tous les renseignements sur les œuvres présentées. En réalité, le désir de Jean-Hubert Martin, dont le choix évite au possible les artefacts galvanisés, recouverts d’un vernis culturel, est de faire naître des surprises visuelles ou encore faire jaillir des étincelles par ces rencontres inattendues, parfois incongrues. Procédant par comparaisons, par des liens plus ou moins ténus, on y voit ainsi défiler une suite de diverses expressions faciales (une tête de caractère de Franz Xavier Messerschmidt, une photographie de Mécanique de la physionomie par Duchenne de Boulogne, un masque nigérien). Ailleurs, par associations d’idées, on glisse d’une étude anatomique détaillée d’un guerrier par Théophile-François-Henri Poilpot, à un lance-fusil Zoulou, à un tapis de guerre afghan décoré de kalachnikovs ou encore à une épée en provenance des îles Kribati. Ailleurs encore, quelques mains ou encore plusieurs pieds (en bronze, en peau, en pierre), venant de continents différents, sont rapprochés. Bref, une foisonnante série d’œuvres et d’objets, censés dégager des résonances qui forment une partition musicale étonnante. Parfois émerveillé, parfois perplexe, le spectateur se trouve face à des rencontres pas toujours évidentes entre son propre univers associatif et la vision subjective, basée indiscutablement sur l’immense culture artistique de Jean-Hubert Martin. Autrement dit, entre surprise et énigme. Itzhak Goldberg

CARAMBOLAGES, jusqu’au 4 juillet 2016, Grand Palais, Paris 75008, tél 01 44 13 17 17, www.grandpalais.fr, mercredi-samedi 10-22, dimanche-lundi 10-20, cat 49 E, entrée 14 E.

Commissaire Jean-Hubert Martin 160 artistes/185 œuvres