Le show d’Andy navigue entre les déjà-vu et une (re)découverte majeure.

Si l’année dernière était celle de Jeff Koons, cette année est bien celle de Warhol. Certes, il n’y a pas photo (si l’on ose dire) entre l’empereur du Pop Art et sa pâle copie. Il n’en reste pas moins que ces deux vedettes attirent les foules. Pour Warhol, la situation n’est pas nouvelle et innombrables sont les expositions qui lui sont consacrées (voir celle qui a lieu à ce moment à Pompidou Metz). La manifestation parisienne apporte-t-elle une touche originale à ce monument de l’art contemporain ? Dès l’entrée, le ton est donné. Une inscription, « L’objet de culte », qui accueille le visiteur, définit parfaitement Warhol. Encore faut-il savoir laquelle parmi les œuvres réunies dans cette salle résume le mieux cette icône exemplaire qu’est l’artiste américain. Son autoportrait (1967) ? Le « bloc » composé de ses autoportraits (1966) ? Ou peut-être son autoreprésentation de profil, ce visage fantôme et son ombre sombre qui sentent la mort ? En réalité, la véritable image de Warhol, c’est la Campbell’s Soup, cette boîte de conserve qui relève autant de l’univers de l’artiste pop que de la société de consommation américaine des années soixante. Devenue rapidement le label ultime d’Andy, Campbell’s résume à elle seule la trajectoire de la notoriété de celui qui a défié la publicité sur son terrain propre. On le sait, l’œuvre de Warhol traite tous les emblèmes américains : bouteilles de Coca-Cola, dollar, Elvis ou autres Marilyn. Objets de fascination, reproduits à de multiples exemplaires à l’aide de la sérigraphie et de l’impression photomécanique, traités sur un mode ironique, ces lieux communs se transforment en “icônes laïques”. En s’identifiant à ces images universellement galvaudées, l’artiste a définitivement réussi à accéder à la plus large reconnaissance possible.

La manifestation passe en revue les différentes activités de celui qui fut peintre, photographe, cinéaste… Le parcours, thématique, s’ouvre sur les « papiers-peints », recouverts de centaines de vaches (la première version date de 1964-65). La scénographie est inventive ; les commissaires nous proposent le grand écart en accrochant sur le même mur, les fameuses Chaises Electriques. La banalité absolue se voit court-circuitée (littéralement) par ce spectre effrayant. Le même procédé est employé avec les images de Mao – des dizaines de sérigraphies de tailles variées sont accrochées sur un fond où la même tête, stylisée à l’extrême, est répétée à l’infini. Une mise en abîme qui serait sans doute approuvée par le maître, chez qui les pratiques de la série et du multiple faisaient loi. Avec lui, les images-signes qui ont déjà fait leurs preuves, sont arrachés à l’éphémère et recyclés, ne se déclinant qu’au pluriel. Défilent ensuite les Jackie, cette image de détresse qui a fait le tour du monde. Puis les films où Warhol s’arrête sur une image et lui donne une durée inhabituelle. Suivent les fleurs, les seules qui peuvent défier les vaches au concours de la banalité kitsch. Puis encore, les « sculptures », les boîtes Brillo, non pas des ready made chers à Duchamp, mais des re-made (refaits) car ces jumeaux de l’objet réel sont fabriqués sous la surveillance de Warhol. Puis, puis, puis… tout y est, même les jouissifs Silvers Clouds, des ballons argentés en forme d’oreillers, gonflés à l’hélium et qui flottent, faisant la joie des enfants. Tout va donc bien dans le meilleur du monde ? On pourrait le croire, tant l’ensemble de l’exposition est impeccable. Cependant, un sentiment étrange de déjà-vu saisit le spectateur. Malgré l’élégance de la présentation, on a l’impression que, pour la énième fois, les commissaires se saisissent de la production plastique protéiforme de Warhol, comme on s’attaquerait à un puzzle ou plutôt au fameux Rubik’s Cube qu’il fallait manipuler pour tenter de lui rendre son apparence d’origine. Mais peut-être n’est-ce que justice tant cette œuvre se caractérise par l’obsession stylisée de la répétition. Faut-il prendre à la lettre cette déclaration : « Si vous voulez tout savoir sur Andy Warhol, regardez simplement la surface de mes peintures, de mes films et de moi-même. Je suis là. Il n’y a rien derrière » ? Par bonheur, le clou de l’exposition se situe à la fin. Ce sont les Shadows (Ombres), une déclinaison de 102 peintures de près de deux mètres de long chacune, commandées par la fondation américaine DIA. Déployées dans la grande salle du musée, au long d’un mur arrondi, elles forment un ruban, un rideau multicolore somptueux, un paysage semi-abstrait mélancolique en dissolution. Des flammes, des vanités ? Impossible de savoir. Mais, peu nous importe, car pour Warhol la réalité n’existait pas. Ou, plutôt dématérialisée, elle n’était perçue qu’à travers des images. Bref, des ombres. Itzhak Goldberg

WARHOL UNLIMITED, jusqu’au 7 février 2016, Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 av. du Président Wilson, 75116 Paris, tél : 01 53 67 40 00, www.mnam.paris.fr, en. 12 E, cat 45 E, 246 p

Commissaires : Sébastien Gokalp et Hervé Vanel Œuvres : 250