Cosa Mentale, jusqu’au 28 mars, 2016, Centre Pompidou-Metz
Il y a quelques années, Pascal Rousseau, universitaire et excellent chercheur, a organisé une exposition au musée d’Orsay qui a fait date : Aux origines de l’abstraction. ` Le propos à cette occasion était les liens entre les sources de la non-figuration et les différentes recherches scientifiques (couleur, lumière, magnétisme). A Metz, la démonstration se concentre sur la télépathie, à savoir cette capacité mystérieuse de la transmission de la pensée, à laquelle, selon Rousseau, croient de nombreux artistes, parmi les pionniers de l’abstraction. L’idée n’est pas nouvelle, car la volonté des créateurs d’imprimer directement sur la toile leurs émotions pour qu’elles atteignent sans médiation le spectateur fait partie des fantasmes artistiques. On la trouve chez les symbolistes au tournant du siècle ou encore chez un peintre expressionniste Kokoschka. De fait, interrogé sur sa manière de peindre directement avec les doigts, l’artiste répond : « Écoutez, le chemin du cerveau, qui descend vers le bras et par la suite vers le pinceau, est trop long. Si j’avais pu, je peindrais avec le nez ». À sa façon, quand Artaud cherche à exprimer : « la sensation qui a passé en lui et qu’il a voulu transmettre nue”, il reprend le même fantasme, celui d’être le canal qui transmet l’activité créatrice vers la surface de la toile, le sismographe qui enregistre de la façon la plus fidèle toute tension. L’hypothèse ici est de tracer un parallèle entre cette volonté de donner forme à l’invisible et des inventions techniques qui enflamment l’imagination des artistes : les rayons x qui traversent le corps, la découverte des ondes hertziennes ou le développement de la TSF qui permet de communiquer à distance. C’est d’ailleurs Delaunay qui, en évoquant son sujet fétiche, la Tour Eiffel, où une antenne radio puissante est placée, parle de « la poésie de la tour qui communique mystérieusement avec le monde entier » (la première transmission radiotéléphonique transatlantique aura lieu en 1915) Particulièrement impressionnantes sont ainsi les tentatives de « photographies de la pensée », ces images floues sur plaques sensibles par Hippolyte Baraduc (1896) qui sont censées montrer le fonctionnement du psychisme. Quelques années plus tard (1924), les premiers encéphalogrammes permettent véritablement de se renseigner sur les activités du cerveau. Mais l’intérêt essentiel de l’exposition est la façon dont les peintres s’efforcent de suggérer plastiquement les émotions ou traduisent les rêves. La première manière fait appel à l’aura, ces nimbes lumineux qu’on trouve avec Munch ou avec Spilliaert mais aussi chez Kupka (lui même médium) ou chez Kandinsky. Kandinsky va également employer une autre manière, celle inspirée par les Formes-Pensées, un best seller écrit par Annie Besant et Charles Leadbeater en 1905. Les auteurs y associent formes et couleurs à des états psychiques spécifiques. Non pas que le peintre russe ait appliqué littéralement ce code pictural réducteur. Il n’en reste pas moins qu’il reprend des principes semblables pour l’« abécédaire » qu’il dresse dans son livre Point, Ligne, Surface (1926). Ailleurs, les Champs Magnétiques des Surréalistes et leurs dessins automatiques (essentiellement Cadavres exquis), illustrent bien la croyance de ces derniers pour l’irrationnel et leur attirance pour le « déplacement de la subjectivité vers une conscience collective » (Rousseau). On peut, par contre, être plus sceptique quant à la série d’images de rêve de Miro, qu’on placerait davantage du côté de la métaphore poétique. Avec Miro, on pourra se poser la question de savoir si, comme pour d’autres formes de spiritualité, qui fascinent les artistes, la télépathie n’est pas avant tout un prétexte pour se plonger dans l’abstrait, voire dans l’invisible. Puis, la manifestation se prolonge avec des œuvres plus récentes (l’art conceptuel ou encore la belle performance de Marina Abramovic et Ulay (The self- Point on contact, 1980). Ludique mais nettement moins convaincante est la proposition de Fabrice Hyber qui incite le spectateur à passer à l’acte à l’aide de travaux pratiques. Originale, l’exposition est pointue, parfois aride pour le spectateur et il n’est pas inutile de suivre les panneaux explicatifs ou même le catalogue, une véritable somme sur la télépathie et son impact présumé sur la création.
Itzhak Goldberg