Francis Bacon, Monaco et la culture française, jusqu’au 4 septembre, Grimaldi Forum, Monaco.

La roulette s’arrête à Monaco. Un des artistes les plus célèbres du XX siècle et un de ceux qui fascinent les foules, est exposé à Grimaldi Forum. Ce n’est que justice car non seulement Bacon a séjourné fréquemment dans la principauté – il s’y installe pour quelques années et en 1946 il y peint le premier de la fameuse série des papes, une version dramatique de Portrait d’Innocent X de Velázquez - mais encore il ne déteste pas les jeux de hasard. Mais ce passe temps ne fait que contribuer à l’image d’Épinal dans la plus pure tradition post-romantique de l’artiste. Jugeons plutôt : britannique, donc excentrique, né en Irlande, donc d’un tempérament fougueux, homosexuel, alcoolique, habitué des boîtes de nuit de Soho, autodidacte, ayant détruit toute une partie de son oeuvre, souvent représenté sur fond d’un atelier où règne un chaos indescriptible…rien n’y manque. Oublions toutefois la réputation sulfureuse que traîne l’artiste ; Bacon est avant tout un immense créateur. Son univers, qui est comme une réactualisation de celui de Bosch, mais dénué de toute référence au sacré, est un théâtre de la cruauté où des êtres sont confrontés, malgré eux, à l’insoutenable. Les personnages déformés, les visages distendus, les couples unis et désunis, les formes organiques qui perdent leurs contours, les voluptueux empâtements d’un pinceau lourdement chargé, forment un espace où la matière picturale se confond avec les amas de chair. Ces figures isolées les unes des autres, prostrées en silence ou lançant un cri déchirant, semblent enserrées dans des huis-clos virtuels, que rien ne les empêche de quitter. Parfois, un pied posé à terre, un coude ou un genou torsadé, qui débordent l’espace de ce réduit transparent, semblent désigner impitoyablement le vrai piège, celui auquel on ne peut échapper : son propre corps. Partout, la chair s’ouvre et s’exhibe, dévoile sa fondamentale vulnérabilité. Utilisée comme matériau malléable, comme une couche de pigment, elle est molle, tordue à l’extrême, jusqu’aux limites de l’informe. Attirante et laide à la fois, provoquant alternativement fascination et dégoût, sujette à toutes sortes de déformations, la chair déborde et envahit l’univers baconien. L’enveloppe corporelle n’est plus imperméable, la chair dénudée est menacée de blessures et de déchirures, la peau se transforme en une membrane trouée, l’épiderme se confond avec les viscères. Les taches blanches d’une peinture granuleuse, les incrustations à la surface de la toile, marques d’un irrationnel où jeux de peinture, se mêlent aux éclaboussures de sang d’un rouge cinglé de blanc et de tons violacés. Le spectateur est frappé par le contraste entre ces corps gesticulants, aux contours imprécis, tracés dans la matière, et la rigueur des zones chromatiques nettement découpées et cadencées, des aplats orange ou roses. Morcelé, retourné sur lui même, montrant ses entrailles, le corps est ici un “corps sans organes”, où les détails n’existent qu’en fonction de l’ensemble et sans qu’une limite précise le sépare de l’espace environnant. Des figures brouillées, de couleur chair, qui se heurtent à des fonds abstraits et unis. Prisonniers d’un univers carcéral inhumain qui les condamne à l’impuissance, les individus sont isolés, exposés à la douleur, à la cruauté et à l’abjection. “J’espère être capable de faire des figures surgissant de leur propre chair” dit Bacon. Adulées ou abhorrées, ces images ne peuvent laisser indifférent.

Itzhak Goldberg