“Quoi des mains ? Nous requérons, nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, doutons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, témoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, méprisons, défions, dépitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, moquons, réconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, réjouissons, complaignons, attristons, déconfortons, désespérons, étonnons, écrivons, taisons, et quoi non ? (Montaigne, Essais II, 12). Les mains, ces outils de la création artistique, animent les œuvres d’Anahita Masoudi. L’effet est d’autant plus saisissant que, dans le passé, les gestes des mains, parfaitement codifiés, participaient docilement au message que proposait le sujet représenté. Neutralisées dans des postures conventionnelles, les mains n’étaient qu’une simple extension du corps. Pourtant, elles avaient leur rôle à jouer. Certes, au moindre titre que le visage, indiscutablement en charge de toute forme de communication avec autrui, de tout message psychologique. Il n’en reste pas moins que les mains, ces instruments d’information et d’exécution, possédaient une signification particulière qui leur permettait de jouer un rôle « signalétique  » ou expressif, selon leur posture. Ainsi, dans la Vocation de saint Marc de Caravage, au visage du Christ, situé dans l’obscurité, se substituait la main qui pointait clairement son disciple. Ailleurs, les gestes variés de la Vierge pendant l’Annonciation trahissaient différentes réactions psychologiques que lui attribuaient les peintres. Chez Masoudi, les mains, détachées, rompent le « couple cerveau-main » qui préside aux relations de l’homme avec le milieu environnant. Elles échappent ainsi au contrôle de leur “propriétaire” et deviennent le point focal de la toile qui attire toute l’attention du spectateur. Ces accessoires du corps, les voici tous transformés en “actants” plastiques, éléments de même rang sur la scène de la peinture. Autonomes, les mains forment un langage gestuel, déroutant, parfois incompréhensible. Mais plutôt que d’un langage, c’est de systèmes de signe inventé par l’artiste, donc elle seule connaît (?) le sens qu’il faut parler. Ou encore, un langage quand même, mais celui qui n’a pas besoin de mots, autrement dit celui des sourds-muets. Dans un travail récent de l’artiste, les mains sont dispersées sur toute la surface de la toile de format horizontal. Flottant sur un fond noir, elles semblent surgir de nulle part. Les différents gestes qu’elles exécutent forment une chorégraphie étrange, inspirée par les ombres chinoises. Œuvre d’un prestidigitateur ? Sans doute, si l’on croit à la magie de la peinture.