Archives de pierre, Pierre-Marc de Biasi Galerie Univer, Paris 75011 jusqu’au 20 mars

La production plastique de Pierre-Marc de Biasi ne joue pas le jeu de la peinture et de la sculpture. Elle est constituée non pas de formes mais de signes, plus ou moins opaques, qui semblent former un langage. Non pas que la lettre soit absente de la peinture. Ainsi, dans le passé, des mots ou des phrases tracés sur la surface des tableaux prodiguaient une information précise au spectateur - le nom du roi portraituré, la salutation angélique dans une Annonciation. Au XXe siècle, l’écriture comme moyen de renouveler la pratique picturale est fréquente dès les premières avant gardes. Les artistes contemporains introduisent dans leurs toiles des lettres et des mots isolés, des bribes de phrases sans se soucier de leur portée sémantique. Pour ce faire, les cubistes font appel à des coupures de journaux ou autres papiers imprimés. Avec eux, ces signes abstraits, dématérialisés, bidimensionnels que sont les lettres, ont pour rôle de rompre brutalement la logique mimétique et illusionniste de la représentation. Toute autre est la perspective de Paul Klee (ou de Miro) qui joue sur l’ambiguïté (ou la connivence) entre la lettre et l’image. On pourra désigner sa pratique comme un « mode de communication métissé » (Anne-Marie Christin). Chez lui, la lettre devenue pictogramme est renvoyée à ses origines et introduit les traces d’une mémoire visuelle, recyclée par l’imaginaire. Face à ces deux options, comment situer l’œuvre de Pierre-Marc de Biasi ? Sans doute pas du côté de la lettre cubiste. Du côté du pictogramme alors ? Dans son univers, des supports de format divers (rectangle, ellipse, tondo) sont recouverts d’une couche de ciment fin, sur laquelle on peut voir (lire ?) des signes et des formes (tracés ? gravés ?) Ces signes, qui s’alignent selon un semblant de logique scripturale, sont pourtant peu nombreux et redondants. Dans chaque « caisse » de ces tablettes on trouve de petits cercles saillants, des cercles plus grands en creux, des rectangles plus ou moins larges, des triangles déclinés à l’endroit ou à l’envers. Est-ce un abécédaire pour une pseudo-écriture ou une langue secrète, difficilement lisible ? Ou encore, s’agirait-il d’un langage elliptique, d’un jeu élaboré dont le sens reste équivoque ? Quoi qu’il en soit, cette difficulté, voire cette impossibilité, d’attribuer une signification explicite à l’oeuvre de Pierre-Marc n’a rien d’étonnant car, comme l’écrit Mikel Dufrenne : « la peinture et l’écriture n’habitent pas l’espace de la même façon et ne sollicitent pas la même temporalité » On espère néanmoins un court moment pouvoir déchiffrer ce code inconnu grâce à cette pierre de Rosette de l’artiste, le tondo de taille spectaculaire, en quelque sorte la matrice de toute cette œuvre. Ce format inhabituel qui semble appartenir aux cultures lointaines, à une sorte d’archéologie de l’imaginaire, va-t-il livrer les clés de l’énigme ? Mais rien n’y fait, le sens nous échappera toujours, probablement car l’artiste transgresse les codes d’un système institué et produit une parole singulière qui ne désigne pas mais qui suggère. Avec les stries, enfin, l’image se fait tracé. Ces sillons tremblants dans la matière, produits par un geste à la fois minimal et puissant, guidé par le souffle de l’artiste, sont « impersonnels (et) ne désignent que leur propre inscription » écrit de Biasi. Faut-il admettre que la prétendue opposition entre l’écriture et l’image soit bien poreuse et que le sens flotte dans cet écart d’incertitude ? Ecoutons Alechinsky qui, proche de l’esthétique orientale, affirme : « Le dessin : l’écriture dénouée et renouée autrement ». Et Klee, le maître incontesté des lettres enchanteresses, qui disait déjà «  écrire et dessiner ont un commun enracinement ». En dernière instance, face aux signes imagés de Pierre-Marc de Biasi, on songe à René Char. Pour le poète : « seules les traces font rêver ».

Itzhak Goldberg