Rarement un terme technique adhère aussi bien à la sensation dégagée par une œuvre. Les cartels qui nous renseignent sur les « paysages » industriels d’Emmanuelle Perat indiquent systématiquement le même médium : pastel sec. Secs, en effet, au moins en apparence, sont ces objets d’une perfection plastique qui exclut toute perturbation. Et pourtant, malgré l’élégance des volumes purs, les outils et les machines représentés dans ses toiles semblent avoir hérité de la nature friable du pastel. Non pas qu’ils soient recouverts de poussière, une manière un peu facile d’introduire le passage du temps, voire la nostalgie. C’est plutôt le sentiment que la matière employée par l’artiste, légèrement écrasée, qui permet d’éviter des contours nets et tranchants, des angles trop cassants, des couleurs trop métalliques. Sans remettre en question la qualité pratiquement photographique de ces représentations, il s’agirait plutôt de clichés un peu flous, à la Richter, pourrait on dire. Ces engrenages de machines semblent osciller entre vision en close up- ils sont au premier plan - et l’effet de la distanciation – ils sont comme filtrés par une vitre invisible. De fait, chez Perat, on est loin de l’emprise exaltante d’une modernité triomphante où l’homme, ensemble avec la machine, construit un univers radicalement nouveau. L’homme, d’ailleurs, est absent de ces espaces dépouillés et étrangement vides. Pour autant, l’artiste ne cherche pas une version apocalyptique, celle de la catastrophe industrielle, une version sombre du progrès qui mène à sa propre destruction. Ici, nulle récupération du passé, nulle anticipation sur l’avenir. Pour l’artiste, le choix d’une filature tarnaise, outre la familiarité – toute relative – avec le lieu, vient de son intérêt pour cette rencontre particulière où « sous les dents d’acier des cardes la matière délicate et fragile se métamorphose peu a peu ». Autrement dit, une rencontre entre métallique et organique, entre le dur et le souple. Perat évoque également le lien entre le tissage et la métaphore. On le sait, cette activité ancestrale renvoie immédiatement à l’idée de la création. Création humaine où le geste de l’artiste, se voit rapproché du comportement de l’araignée : l’un et l’autre tissent leur toile, tantôt pour capturer les proies, tantôt pour capturer l’attention du spectateur. Mais ne filons pas trop la métaphore et revenons aux images. Face à ces rouages en arrêt, c’est le sentiment de hors-temps qui s’installe. Proche et lointain à la fois, c’est un monde arrêté où toute activité est suspendue. Quand l’intemporalité s’installe, même la nostalgie n’existe plus. Les objets, figés et flottants à la fois, semblent étrangement dépourvus de toute fonction, de toute transitivité. Ils ne renvoient plus à un faire mais à un voir ; le regard s’arrête sur les surfaces. La matière s’absente, la texture reste allusive, et, malgré les ombres portées, les volumes paraissent sans poids. Dans ce sens, les machines, baignées dans une lumière indécise, font penser aux natures mortes ou, plus précisément, aux natures inanimées, l’appellation initiale de ce genre pictural. Images silencieuses, sans histoires ; des décors de théâtre où nulle pièce ne se joue. Comme toujours, le travail de Perat se dérobe à tout affect, se refuse la séduction. Délivré de tout élément parasite, il gagne en présence. C’est aussi sa puissance.
Pastels secs
machines et temps suspendu