Des artistes contemporains se confrontent au maître espagnol. Avec difficulté.

Commissaire ou artiste, il faut du courage pour s’attaquer à Picasso, ce démiurge qui hante le XXe siècle. À l’image d’une gloire qui ne se démentit pas, d’une vie qui se métamorphosa en mythe, d’un patronyme devenu l’emblème de toute inspiration artistique, ce visage à l’œil noir et au regard perçant qui nous fixe sur l’affiche de l’exposition est l’icône incontestable de la créativité universelle. On pourrait dire qu’avec Picasso.mania on assiste à un juste retour des choses. Après Picasso et la tradition, Picasso et les maîtres, il fallait montrer l’héritage monumental légué par le Commandeur de l’art contemporain depuis ces quarante dernières années qui nous séparent de sa mort en 1973. A une différence près. Plus qu’un autre, Picasso entretient des relations orageuses avec la tradition. Boulimique visuel, le peintre est aussi doté d’une digestion plastique exceptionnelle, qui lui permet d’expérimenter et d’adapter à son propre compte les divers acquis de l’art du passé. C’est qu’au-delà d’un dialogue “échangiste” avec ses illustres prédécesseurs, défiant les siècles et l’histoire, Picasso prend place lui-même parmi les Maîtres en s’appropriant et en tuant leurs chefs-d’œuvre, pour mieux en extraire chirurgicalement la substance. Les artistes réunis au Grand Palais revisitent à leur tour l’œuvre du maître espagnol, mais à distance. Malgré le recours aux procédés qui s’inspirent directement de l’imagerie de Picasso – appropriation (Mike Bidlo, André Raffary), pastiche (Lichtenstein), citation (Erro) ou même caricature avec la figure disproportionnée de l’artiste érigée en sculpture par Maurizio Cattelan –, on a l’impression que tous ces travaux tournent autour de la production plastique du père des Demoiselles d’Avignon. En d’autres termes, il s’agirait d’une filiation respectueuse, marquée par la renommée écrasante de Picasso et qui n’égale que rarement la puissance de son œuvre. Ainsi, justement, les Demoiselles d’Avignon, cette toile qui a marquée le XXe siècle, est ici maintes fois déclinée. Parfois « reproduite » (Richard Petitbone), elle est le plus souvent détournée quand les peintres cherchent à en souligner un aspect particulier (sexualité, primitivisme). La version de Faith Ringgold (L’Atelier de Picasso, 1991) propose une solution un peu facile avec des ajouts peints (un masque africain, un modèle à la peau foncée, des tissus « exotiques ») placés autour de l’œuvre originale. On peut préférer des commentaires plus ironiques, comme celui de Chéri Samba qui figure Picasso, aux mains larges comme des battoirs, assis à côté d’une carte du continent africain ou encore comme les masques africains en plastique de jerrican conçus par Romuald Hazoumé. Le parcours est ponctué par des ensembles de tableaux de Picasso, accrochés par « grappes » serrées. L’effet est parfois saisissant (les tableaux des femmes du maître), parfois confus (les œuvres érotiques). Les différentes sections sont tantôt thématiques (le cubisme, le star système), tantôt elles proposent l’œuvre d’un artiste (Rineke Dijkstra, Hockney, Jasper Johns). C’est Jasper Johns qui se sort le mieux de cette confrontation avec la série des Quatre Saisons (1985) qui s’inspirent de A l’Ombre de Picasso (1953). D’une grande invention formelle, ces œuvres marquent un moment important – celui où Johns quitte cette autre figure tutélaire du XXe siècle qu’est Duchamp. On le sait, il faut attendre les années 1980 et le débat qui suit les expositions des derniers tableaux de Picasso en Avignon (1970, 1973), pour assister au retour triomphal de l’artiste et à l’apparition de ce que l’on nomme la Bad Painting. La dernière salle de l’exposition, consacrée à cette peinture, est sans doute la moins réussie. On comprend mal l’importance accordée par les commissaires à George Condo, car avec lui, le terme « Mauvaise Peinture » est à prendre au premier degré. Une autre déception vient de deux assemblages faits par Frank Stella, fabriqués en partie par une imprimante 3D. « Grâce à cette esthétique industrielle mais toujours jouissive, Stella renouvelle profondément le genre…inauguré par les premiers reliefs cubistes de Picasso au début des années 1910 », on lit dans le catalogue de l’exposition. Malheureusement, ces deux travaux ont tout d’un gadget (K.17, 2008, K.140, 2008-2014). Nettement meilleure est la section du Pop Art où le statut iconique de Picasso est exploité par Warhol et surtout par Lichtenstein qui en reprend les images pour en faire des chefs-d’œuvre de trahison fidèle. Mais surtout, il faut s’arrêter face à la peinture et la sculpture de Miquel Barcelo (Boc Encapironat, 2006, Popera, 2015), l’un de ceux qui ne cherchent pas à reprendre le style de Picasso mais plutôt sa capacité créatrice. Avec lui, pas de plaisir de repli, de passivité, d’absence de risque. On ne craint pas de retrouver un objet qu’on connaît parfaitement et qui épargne une énergie nécessitant l’exploration d’un objet inconnu. Bref, l’œuvre de Barcelo est à l’image de Picasso sans être l’image de Picasso.

Itzhak Goldberg

tlj sauf le mardi 10h-20h, nocturne le mercredi, vendredi et samedi jusqu’à 22h, entrée 14 E, cat RMN, 340 p, 49 E

Commissaires : Didier Ottinger, Diane Widmaier-Picasso, Emilie Bouvard. Œuvres : 79 artistes, 412 oeuvres