Le destin, toutefois, a voulu autrement. Rousseau est devenu la coqueluche de l’avant-garde. Ou plutôt sa mascotte. Ces deux termes traduisent toute l’ambiguïté avec laquelle les artistes ont traité le Douanier : entre fascination et dérision, entre admiration et amusement, parfois même les deux visions simultanément. De fait, si l’amitié et l’estime de Delaunay semblent sincère on est loin d’être convaincu pour Picasso ou même pour Apollinaire qui a mis un certain temps pour. Il semble parfois que
De la même manière l’histoire de l’art nous propose deux versions pratiquement opposées. D’une part, comme le montre le fameux un diagramme généalogique arbre généalogique conçu par Alfred Barr, le premier directeur de MOMA, Rousseau apparaît comme un des artistes qui n’appartient pas à un mouvement précis (avec Cézanne, Van Gogh et Redon, pas une mauvaise compagnie) et qui n’a pas une descendance directe (même s’il est vaguement affilée au cubisme, probablement à cause de son rapport avec Picasso) une descendance trop variée, trop de gens qui se réclament d’elles, Cependant, à l’origine, c’est-à-dire au sommet d’une page qui se lit chronologiquement de haut en bas, apparaissent quatre individualités – Redon, Van Gogh, Cézanne, Rousseau – qui ne sont associées à aucun mouvement, et une cinquième qui est associée au terme de synthétisme, Gauguin. Henri Rousseau fait désormais partie de l’histoire de l’art, mais il est toujours isolé. Serait-il l’un de ces artistes définitivement classés inclassables ? Et les historiens d’art, dans ce cas Alfred Barr, n’auraient-ils retenu de lui que le mythe et la légende ?
D’autre part, depuis quelques décennies, de nombreuses études cherche à montrer à la fois les sources qui ont influencées, pour démontrer que malgré sa position d’autodidacte et sa classe modeste, il avait des connaissances artistiques. Mais, plus encore on trouve selon les auteurs différents les traces de Rousseau chez des innombrables artistes, qui vont de Kandinsky à Picasso, de Klee à Surréalisme. Mais, peut être plus que chercher des citation et des traces il faut adapter une autre visions celle de Rousseau comme un trige un embraeyr La vision moderne de l’artiste s’enracine dans trois caractères ressassés à son propos. Premièrement, son attachement à l’exotisme et au lointain ; deuxièmement, sa marginalité ; troisièmement, sa naïveté, qui en fait le prototype de l’art naïf, voire de l’art brut. Ces trois caractéristiques interviennent diversement dans la manière dont les nouvelles générations d’artistes se situent à partir du troisième tiers du xixe siècle. Elles les émancipent de la tradition académique, de l’apprentissage technique et iconographique, et d’une carrière dont les étapes sont réglées par un système de cooptation esthétique. Elles les émancipent de la tutelle d’un art officiel que contestent simultanément certains artistes et ceux qui les soutiennent ou les collectionnent. Elles inscrivent le destin de l’artiste en dehors du consensus social et culturel, puisque celui-ci se doit d’être incompris – si ce n’est de quelques-uns de ses pairs et de quelques amateurs éclairés.. Il possède de manière presque absolue deux des signes de l’artiste moderne, l’appel de l’art et la construction d’un répertoire de formes et de thèmes personnels détaché de la tradition Il n’a fréquenté ni les ateliers, ni les Académies. Il n’a ni suivi de formation au dessin, ni reçu de leçons sur les maîtres anciens. Cela ne signifie pas qu’il n’y connaît rien, mais il n’a pas assimilé les techniques des artistes antérieurs. Il bricole à son propre compte. Il rassemble ce qu’il sait du fait de son éducation, ce qu’il acquiert par sa fréquentation du musée du Louvre et des autres artistes, et ce qu’il rencontre dans sa vie de tous les jours (des images de la presse aux observations faites au Muséum, par exemple). Il se construit simultanément une technique et une iconographie ad hoc, c’est-à-dire une iconographie adaptée à ses possibilités techniques. Au début du xxe siècle, le Douanier Rousseau n’est plus un outsider, c’est un modèle qui fascine certains de ses contemporains et, plus tard, les surréalistes. Il les fascine d’autant plus qu’ils ont tous subi au départ une formation académique, à commencer par les artistes de rupture, à commencer par Picasso, peintre surdoué formé par un père professeur de peinture. De Manet à Picasso en passant par Cézanne, ils doivent tous s’arracher à la tradition pour construire la nouvelle peinture. Le Douanier Rousseau paraît allégé de toutes ces contraintes. En France, une grande exposition des « Primitifs français » est organisée en 1904. Entre l’art nègre, la statuaire romane et la peinture du xive siècle, il y a place pour un peintre moderne supposé sans passé. On peut donc faire de la peinture en ne partant que de soi-même ? L’idée plaît autant aux artistes qu’aux théoriciens de la modernité. Le Douanier Rousseau devient exemplaire – même s’il faut, pour qu’il le soit, corriger légèrement son portrait et le récit de son existence. Le Douanier Rousseau est un modèle pour les artistes de rupture du début du xxesiècle. Il faudra un peu de temps pour que ce modèle se répande. Il s’agit d’un destin parallèle à celui de Vincent Van Gogh, d’abord reconnu par ses pairs, pour devenir ensuite le modèle absolu de l’artiste et de la vocation artistique soi-disant contrariée par la société.
Cependant, s’il est impossible de connaître la véritable opinion d’un Picasso ou d’un Apollinaire au sujet de l’art de Rousseau, on ne peut qu’être impressionné par le fait le grand marchand des cubistes, Wilhelm Uhde achète ses toiles, lui organise une exposition (1908) et publie en 1911 sa première monographie. De même, d’autre côté de l’Atlantique, le fameux galeriste Stieglitz présente à son tour les tableaux du peintre. On comprend mieux ce choix quand on se rappelle que Stieglitz était pratiquement le premier à introduire l’art primitif aux Etats-Unis.
« Mais si son art a exercé quelque influence sur ses compagnons des Indépendants, son action a été subliminale, sans effet pratiquement discernable ». Cette phrase, sous la plume de William Rubin, grand admirateur de Rousseau et spécialiste du primitivisme est révélatrice. Sans aller jusqu’au parler d’une action subliminale, dans la majorité de cas, son impact sur l’avant-garde reste limité visuellement.