Soleil et ombre : une exposition lumineuse A la BNF et au Musée Picasso l’œuvre de Barcelo explore avec maestria toutes les matières imaginables.
Rares sont les artistes qui, comme Miquel Barcelo, mériteraient l’appellation contrôlée « Maître en techniques mixtes ». Rares encore sont les créateurs dont pratiquement chaque œuvre est un dialogue, une confrontation avec la matière dont nous sommes appelés à reconnaître la richesse et la diversité. Geste radical car, contrairement à la tradition artistique qui consiste à apprivoiser la matière informe, à en dégager une forme parfaitement contrôlée, bref à transformer la nature en culture, Barcelo semble réaliser des travaux en gestation, en cours de fabrication, dans un état intermédiaire frôlant parfois la destruction. Pour ce faire, il prend le risque d’expérimenter avec les processus de fabrication, les transgresser, en inventer d’inconnus, voire d’incongrus. Il faut dire que l’homme, majorquin, est le prince héritier d’une dynastie ibérique prestigieuse. Il s’inscrit dans la lignée inaugurée par Picasso et Miro, leur production multiforme et leur capacité de métamorphoser tout objet en œuvre. Puis, c’est Tapies qui reprendra la flamme avec son matiérisme. C’est au musée Picasso que loge une partie de l’exposition consacrée à Barcelo, une manière de rapprocher ces deux artistes dont, écrit Marie-Laure Bernadac : « l’un ouvre le siècle, l’autre le ferme » (catalogue) Courtois, l’hôte s’efface et laisse la place à son invité d’honneur. De fait, la présence de Picasso reste allusive, la majorité des pièces exposées sont de Barcelo. Le thème fédérateur est celui de l’atelier ; l’un et l’autre, les deux partagent le besoin d’avoir plusieurs endroits consacrés à la création, selon leur lieu du séjour ou selon la technique pratiquée. Pour Picasso, il s’agit essentiellement de son atelier de céramique à Valorise. Barcelo, qui voyage frénétiquement et partage sa vie entre Majorque et Paris, multiplie ses « chantiers –laboratoires » un peu partout. Chantier, car c’est l’impression qui se dégage des quelques toiles immenses accrochées à l’entrée de la manifestation. On pourrait même parler de reliefs tant les surfaces sont boursouflées et accidentées. Atelier aux sculptures (1993) met en scène une vaste salle, remplie non seulement de sculptures mais aussi d’objets divers jonchés sur le sol dans un désordre indescriptible. Pourtant, malgré ce chaos qui brouille la visibilité, chaque détail dans le tableau est un miracle de suggestion, peint avec une économie de moyens exceptionnelle. Nous sommes dans une arène où le réel affronte la représentation. Ce n’est pas un simple hasard si cohérence et continuité sont flagrantes entre l’espace de l’atelier et celui dans lequel se déroule la corrida, l’autre thème commun avec Picasso. Puis, ce sont les plâtres, ces états intermédiaires entre matière et sculpture ou encore des fragments de céramique évoquant la décoration de la chapelle que Barcelo a réalisée pour la cathédrale de sa ville natale. Moins convaincante est la « pièce de résistance », un mur, un bric-à-brac étrange fait à partir de crânes – d’autoportraits ou de vanités - et de briques. L’autre partie de la manifestation, à la Bibliothèque Nationale de France, s’ouvre également sur une œuvre monumentale. On pourrait même parler d’exploit au vu des parois en verre de 190 mètres de long, 6 mètres de haut que l’artiste a recouvert d’une couche d’argile badigeonnée. Aussitôt la glaise sèche, Barcelo la gratte afin d’obtenir des silhouettes, des images en négatif, grâce à la lumière qui pénètre par ces « réserves ». Renversement du procédé traditionnel de la peinture ou une manière parfaite d’introduire le spectateur dans l’œuvre imprimée de l’artiste, cet univers magique et déroutant. Car, non seulement Barcelo fait appel à toutes les techniques pour réaliser des estampes mais encore il se sert de supports, et c’est une litote, inhabituels. Sur un parchemin, sur collage à partir de journaux, sur une oreille d’éléphant (!) surgissent des formes archétypales où l’animal et l’hybride prennent autant de place que l’homme. (Animal mouillé, 1999). « L’organique et la bestialité, ce sont quelques sujets parmi ceux que j’ai traités. Les animaux sont apparus très tôt dans ma peinture et n’ont cessé d’y revenir d’une façon naturelle » affirme Barcelo. Terminons toutefois avec la céramique, dont quelques magnifiques pièces sont présentées à l’entrée de l’exposition. Cet art ancestral de manipuler la terre, de la triturer, toujours à la limite de la fracture, est pratiqué ici sur un mode à la fois enfantin et ludique, comme une forme de régression mais ô combien maîtrisée.
Itzhak Goldberg
SOL Y SOMBRA- MIQUEL BARCELO, jusqu’au 28 août, Bibliothèque Nationale de France, 25 rue Émile Durkheim, Paris 75013, tél : 01 53 79 59 59, webmaster@bnf.fr, mardi au samedi de 10h à 19h, dimanche de 13h à 19h, ent 9 E SOL Y SOMBRA- MIQUEL BARCELO, jusqu’au 31 juillet, Musée Picasso, 5 rue de Thorigny, 75003 Paris, tél : 01 85 56 00 36, www.musee-picasso.fr, mardi- vendredi 11h30 – 18h, samedi et dimanche 9h30 – 18h00, cat BNF-Actes Sud 224 p, 39 E, ent 12.50 E.
Commissaires : Cécile Pocheau Lesteven et Emilia Philippot Barcelo 130 œuvres Picasso 15