C’est une excellente nouvelle. Cet été, vous n’êtes pas obligé d’aller à Londres pour y voir à Tate Britain on dit pas plutôt chez nous à la Tate Gallery ???les œuvres de Turner. Soyons honnête, l’exposition aixoise ne cherche pas à concurrencer l’énorme collection de cet artiste dans son pays natal. Il n’en reste pas moins que l’exposition qu’on propose au spectateur à Hôtel de Caumont est un modèle du genre à tous les points de vue. Non seulement les prêts sont de grande qualité mais encore l’accrochage est d’une élégance extrême et surtout, l’effort didactique est remarquable. Le parcours classique, chronologique et thématique, suit l’évolution de l’œuvre de Turner, les différentes techniques qu’il emploie mais aussi ses déplacements en Angleterre et en Europe. Les panneaux explicatifs, une fois n’est pas coutume, évitent le jargon et fournissent des explications claires et précises. La première section montre l’apprentissage du peintre. Sans surprise, Turner étudie les tableaux des anciens maîtres anciens ??? ou plutôt de ses anciens maîtres ???, essentiellement ceux de Poussin et de Claude Lorrain mais en même temps il travaille sur le motif, tantôt avec des dessins, tantôt avec des aquarelles. Même s’il se fait rapidement connaître par ses esquisses d’architecture, c’est dans le paysage qu’il peut expérimenter la couleur et analyser la lumière. Certes, parfois il s’agit encore de tableaux d’histoire, de sujets religieux (Le Déluge, 1805) ou d’une volonté d’exprimer le sublime à l’aide de montagnes qui dominent et écrasent la nature environnante. Graduellement, toutefois, le sujet devient prétexte quand l’artiste anglais se détache des motifs pittoresques pour analyser les effets chromatiques pour eux-mêmes. Cette préoccupation, voire obsession de Turner pour la couleur, que la critique va nommer Chronomania, est remise ici dans son contexte. Si, en effet, l’artiste anglais fait appel aux nouveaux pigments dès leur parution sur le marché (bleu cobalt, jaune de chrome) et les applique directement sur la toile, il est également sensible aux différentes théories de la couleur, essentiellement à celle de Goethe (Zur Farbenlehre, 1810). Un des tableaux phares d’Aix-en-Provence est un véritable hommage au poète allemand (Lumière et couleur (théorie de Goethe), Le matin après le Déluge, Moïse écrivant le Livre de la Genèse, 1843). Ce titre à rallonge est emblématique de toute la modernité de Turner. A une période qui n’admet pas encore une remise en question directe du sujet, l’artiste choisit un thème qui échappe à la réalité et qui ne se plie à aucune contrainte descriptive. Au centre de la toile une figurine à peine perceptible (Moïse?) est suspendue derrière un rideau semi-transparent qui “voile” la représentation et crée un effet de relative illisibilité. Avec ce que l’on peut nommer « abstraction météorologique », Turner réalise des effets atmosphériques dynamiques, rendus par des taches de couleurs contrastées et des lignes discontinues, produisant une nature bouillonnante, presque en éruption. Fasciné par les forces de destruction et de dissolution naturelles, le peintre libère les éléments - tourbillons de vagues, pluie, air ou nuées - qui avalent ou ravagent les formes. Cette violence est surtout perceptible dans ses paysages de déluge, tempête, brouillard ou vapeur, qui donnent une vision chaotique de la nature (Vagues se brisant sur un rivage, 1840, Au large du Nore, vent et eaux, 1845)). C’est face à ces œuvres « tachistes » qu’en 1816 le critique William Hazlitt remarque : « On dit de ses paysages que c’étaient des images du néant mais très ressemblants ». Turner, en effet, met en cause les principes même de l’imitation à l’aide du paysage, ce lieu de fragilité mimétique. Monet, Cézanne ou les pionniers de l’abstraction, feront de même par la suite. De fait, non seulement les impressionnistes reconnaissent leur dette envers Turner mais un siècle plus tard Kandinsky emploie une violence semblable dans ses paysages apocalyptiques, sa version contemporaine du Déluge.
Pour compléter ces feux d’artifice, deux chapitres. Le premier montre de splendides estampes qui permettaient à Turner de diffuser son œuvre. L’artiste collabore avec des graveurs et réussit à traduire comme par miracle les tons chromatiques en nuances de noir et de blanc. L’autre, intime, est une véritable surprise : ce sont des dessins érotiques d’une sensualité étonnante. Comme quoi, même un paysagiste notoire peut cultiver son jardin secret.
Turner et la couleur, jusqu’au 18 septembre, Hôtel de Caumont-Centre d’Art, 3 rue Joseph-Cabassol, 13100 Aix-en-Provence, tél 04 42 20 70 01, www.caumont-centredart.com, tlj 10-19, nocturne vendredi 21.30, cat éd Hazan, 192 p, 29 E, entrée 13 E
Commissaire : Ian Warrell Oeuvres : 133