Pour terminer, cerise sur le gâteau, un artiste et une poétesse, qui parlent des lieux communs en se fondant sur leur pratique. Pierre Buraglio évoque ainsi deux manières de les concevoir : la première envisage le lieu commun comme fond commun lié à « La vie quotidienne », la seconde, comme fond commun muséal. Les quelques exemples donnés par Buraglio se réfèrent à son expérience personnelle (fumer des Gauloises, rouler en 2 CV, emprunter le métro) ou aux objets plus « génériques », essentiellement la fenêtre. Dans un cas comme dans l’autre, on pourrait facilement placer ces objets parmi ceux qu’a merveilleusement analysés Roland Barthes dans ses célèbres Mythologies. Dans sa pratique picturale, Buraglio ne représente pas ces objets mais les « recycle » directement dans leur matérialité. Ces « choses », placées dans un cadre artistique, débordent leur fonctionnalité pour se transformer en signes, voire en symboles. Ailleurs, quand l’artiste fait usage de l’univers artistique, il le fait de deux manières différentes. D’une part, ce sont des collages qu’il réalise à partir des chutes qu’il récupère dans l’atelier de Hantaï. D’autre part, ce sont des dessins ou des peintures qui prennent comme référence des maîtres anciens ou modernes – Les Della Robbia, Caravage, Mondrian ou encore Boris Taslitzky – que Buraglio exploite à sa façon. Démarche qui va à l’encontre de la fascination que la modernité éprouve pour l’originalité, pour le nouveau. Démarche à travers laquelle Buraglio redonne aux « lieux communs » toute leur légitimité.
A cette légitimité, Rivka Myriam, une des grandes poétesses israéliennes, consacre son intervention. De façon paradoxale, toutefois. Partant de la tradition juive, dans laquelle sa pensée est ancrée, elle avance l’idée qu’en dehors des Dix Commandements que l’on connaît, il existe(rait) un Commandement supplémentaire qui serait : « tu n’auras point de lieux communs ». Selon elle, la tradition orale maintenue depuis toujours fait que chaque génération interprète la Torah à sa façon. Ainsi, cette parole prétendue de Dieu ne se fige pas une fois pour toutes et reste vivante. Le rejet des idoles dans l’Ancien Testament, ces divinités pétrifiées, s’inscrit dans la même logique. Puis, évoquant le point de départ des lieux communs, elle affirme qu’ils sont les premières choses à être enseignées aux nouveaux nés. « Chaque culture, voire chaque famille, lui imprime un langage, une gestualité, un sentiment du temps et de l’espace, bref une infinité de ces expériences qui tissent la vie », écrit-elle. Toutefois, si pour les adultes il s’agit d’évidences, pour l’enfant ce sont chaque fois de nouvelles aventures. Ce n’est qu’avec le temps, quand ces attitudes ont été incorporées, qu’elles se transforment en lieux communs. Pour Rivka Myriam, ainsi « le lieu commun est-il a priori, un lieu desséché, qui a perdu son éclat. Mais, comme une fleur séchée que l’on trouve entre les feuillets d’un livre, il garde encore une petite lumière, le souvenir de la vie qui l’a habité ». A l’encontre de la vision négative des lieux communs, elle considère que ce sont souvent des notions fondamentales à notre existence. Ainsi définit-elle la postmodernité comme une idéologie qui se complaît dans déconstruction, voire la démystification, et qui tend à ne montrer que le côté négatif des lieux communs, sans le remplacer par un contenu positif. Autrement dit « la tendance actuelle à briser les mythes devient elle même un mythe, une illusion ». Et Rivka-Myriam conclut en disant qu’elle préfère une vie créative qui « oblige à ré-ouvrir chaque fois les clichés, à vous confronter à leur charge originelle. La créativité vous évite d’en rester aux apparences, de vous limiter à la peau et vous incite à vous rapprocher du noyau, même si ce dernier demeure inaccessible ».