A l’entrée de l’exposition, une œuvre de Picasso et une autre de Karl Schmidt-Rottluff montrent clairement les liens étroits entre le primitivisme – cette découverte des arts non-occidentaux, essentiellement en provenance d’Afrique, mais pas uniquement – et l’avant-garde européenne (expressionnisme, fauvisme, cubisme). Puis, une affiche de 1917 annonce la Journée de l’armée d’Afrique et des troupes coloniales. Au premier plan, un tirailleur sénégalais évoque la présence des soldats africains dans les troupes. Rappel historique utile quand on sait que Dada est né durant la Grande Guerre. Pour comprendre le parcours de la manifestation, il faut mentionner qu’il s’agit d’une coopération avec deux autres musées, un suisse (Zurich) et un allemand (Berlin). En toute logique, car c’est au cabaret zurichois - Cabaret Voltaire – que les artistes dada se réunissent pour la première fois. Puis, c’est à Berlin que se forme, sous l’égide de Richard Huelsenbeck, un groupe dont les activités culminent avec la Foire internationale Dada en 1920. Si Dada « contamine » Paris et même New-York, son impact y reste réduit et se limite à quelques personnalités, certes non les moindres (Duchamp, Picabia, Man Ray). La partie « locale » de l’exposition est centrée autour de Paul Guillaume, le premier marchand et galeriste à s’intéresser véritablement aux arts africains en les associant aux artistes contemporains. Séduisant, l’accrochage met en scène de splendides objets « primitifs » et des œuvres rarement montrées comme les tissus proches de l’abstraction géométrique de Sophie-Taeuber-Arp ou les collages exceptionnels de Hannah Höch, deux femmes qui tranchent avec le milieu masculin de Dada. Pour autant, le rapprochement entre Afrique et Dada n’est pas vraiment convaincant. A la différence d’autres mouvements d’avant-garde, Dada se considère comme une vision du monde, une réaction politique et accessoirement esthétique. Adoptant une attitude nihiliste, il rejette toute notion de style. Ce n’est pas l’objet d’art qui intéresse Dada, dont les trois modes opératoires – assemblage, collage et photomontage – sont là pour défaire, disjoindre et disloquer. « Aujourd’hui […] il y a un grand travail destructif, négatif, à accomplir », déclare Tzara dans le manifeste dadaïste (1918). Certes, les quelques dessins de Raoul Hausmann présentés ici sont clairement inspirés par des oeuvres issues de l’Afrique, via la perspective cubiste. Certes aussi, le bel ensemble de masques de Marcel Janco fait, à priori, penser aux masques africains – on oublie toutefois ceux, grimaçants, qui paradent dans les carnavals suisses. Mais, ce sont de rares exemples isolés, pratiquement inexistants chez les artistes français. C’est moins dans le domaine des arts plastiques que dans les domaines de la musique –le jazz afro-américain - et de la danse - Mary Wigman, Rudolf van Laban - que les chemins entre le primitivisme et les attitudes dada se croisent. Attitudes et gestes qui caractérisent les premières soirées dada, d’une provocation outrancière. Ces ancêtres de la performance sont proches de la danse libre et de son langage corporel, spontané et imprévisible, unique garantie d’une expression artistique authentique qui remplace celle de beauté. Le corps devient une surface où s’impriment les expériences intérieures de la façon la plus dramatique et qui participe à la traduction des pulsions profondes. Tout laisse à penser que le terme de primitivisme entraîne un malentendu. Limité à l’influence de l’art africain sur Dada, ce n’est qu’un « moment ténu », concède Cécile Debray dans l’excellent catalogue. Et, ajoute-t-elle, « {Dada est} dissous dans une recherche désordonnée de nouveaux langages et une tentative désespérée de rendre dicible le désastre d’une civilisation en plein effondrement ». Mais si ce langage cherche à exprimer le « Malaise dans la civilisation », le primitivisme n’en est que le point de départ. Employé par les créateurs de « l’anti-art », c’est plutôt de dérèglement langagier qu’il faut parler. Irrationnel, incohérent, subversif, virulent, « sauvage », c’est un langage qui répond par violence à la violence.

Itzhak Goldberg