Il est moins connu et moins médiatisé que son confrère, Robert Rauschenberg. Comme preuve, quand le dernier fait le buzz, comme on dirait aujourd’hui, avec le premier prix de la Biennale de Venise en 1964, Jasper Johns, né en 1930, doit attendre 1988 pour obtenir la même consécration. Pourtant, son œuvre, qu’on qualifie souvent de néo-dadaïsme, est essentielle pour comprendre le changement alors en cours dans une Amérique encore ivre du triomphe mondial de l’expressionnisme abstrait. Son retour à la figuration froide donne lieu à des œuvres qui prennent comme sujets des objets et des images du quotidien : drapeaux américains, cibles, cartes, caractères d’imprimerie ou chiffres. Inévitables, sont exposées ici quelques œuvres iconiques de Johns, les séries de Drapeaux et de Cibles, commencées en 1955. Ces toiles planes d’objets plans, peintes à l’encaustique –peinture à la cire -mélangée à du papier journal, ressemblent à leur sujet au point d’abolir la distinction entre l’art et la vie. L’artiste parle de « choses qui sont vues sans être regardées » parce que l’on y est habitué. Ce sentiment croît encore avec les travaux en volume qui vont suivre : ampoules électriques, cannettes de bière…avec comme titre commun Painted Bronze (bronze peint). Au premier regard, on songe aux ready-made de Duchamp dont on connaît le riche héritage pour les artistes américains dès les années 50. Mais, à la différence des objets déjà fabriqués et « élus » par Duchamp, les oeuvres de Johns sont plutôt des re-made, refaites refaits, car, coulées en bronze, elles reproduisent fidèlement, avec des moyens proprement artistiques, des objets courants (Painted Bronze, All Cans, 1960). En poussant le paradoxe, on pourrait parler de trompe-l’œil de ready-made. Cependant, la Royale Académie, dont Johns est l’un des membres honoraires, ne s’arrête pas à la partie de sa production plastique, que l’histoire de l’art a entérinée consacrée ?? définitivement. La rétrospective qu’on nous propose a comme principe des allers retours qui permettent de découvrir les autres pans de l’artiste : peinture figurative et toiles abstraites couvertes de lignes zigzagantes, collages et assemblages, dont le très ironique gardien de musée, assis sur une chaise tournée à l’envers (Watchman, 1964) ou encore des citations qui vont de La Joconde à Picasso. Ailleurs, ce sont des télescopages quand Johns reprend le même thème des années plus tard : un Flag de 1959 et un autre de 1994. On ne peut pas s’empêcher de penser que plus que de toute autre chose il s’agit de répétitions, moins inspirées, des œuvres initiales. Répétitions ou pastiches : en 1985 Johns réalise une magnifique suite de quatre saisons (Seasons, 1985). Presque trente ans plus tard (2012), les cinq petites Cartes postales qui reprennent les différentes saisons ne sont qu’anecdotiques. Les différents chapitres de l’exposition portent des titres plutôt génériques – Temps et Fugacité, Tracer la mémoire, Fragments et Faces – et laissent le spectateur un peu perdu face à un parcours qui se veut sophistiqué mais qui se révèle confus.
Itzhak Goldberg
Jasper Johns, Something Ressembling Truth, 10 décembre 2017, Royal Academy of Arts, Londres.