Poète autant qu’historien d’art, Olivier Kaeppelin quitte la direction de la Fondation Maeght sur une exposition dont le titre « Est-ce ainsi que les homme vivent ? » est emprunté à un poème d’Aragon. Comme toujours, il s’agit d’un parcours ouvert, où le regard glisse d’une image à l’autre. Regard qui entre en dialogue avec d’autres regards sur lesquels s’ouvre cette manifestation, ceux de Bacon, Matisse, Miro ou de Julio Gonzales avec la terrible Montserrat douloureuse criant (1938). Comme toujours encore, Kaeppelin cherche à donner un sens aux associations visuelles qu’il met en scène. Pour ce faire, avec un thème très (trop ?) vaste, le spectateur se voit proposer sur son trajet des repères. « Situations du corps », « Villes et villages », « Rêves » ou encore « Excès et débordements » sont les quelques chapitres censés illustrer les différents aspects de l’existence humaine. En toute logique, c’est le corps qui reste la préoccupation essentielle des créateurs. L’artiste, peut-on dire, apporte son corps, en fait le modèle de toute sa production. Sujet omniprésent, autour duquel se fait la ligne de démarcation entre l’art encore inscrit dans une tradition humaniste et celui qui commence à faire le deuil du corps glorieux. Eloignés de toute forme d’expression héroïque, de toute perfection formelle, les nus de Raoul Ubac, les silhouettes de Louis Cane sont de simples individus vulnérables, montrés dans leur intimité. Parfois, un simple fragment – mais pas n’importe lequel, une main – exprime magnifiquement un geste (Main, Eduardo Chilida, 1961). Puis, ce sont les différents cadres de vie qui sont abordés ici. La riche collection de la Fondation permet un dialogue entre la monumentale Partie de campagne de Léger (1954) et l’énigmatique Toute la ville en parle d’Eduardo Arroyo. Plus étrange est l’immense toile de Jacques Monory (Pompéi) qui brouille les frontières entre urbain et rural, entre passé et présent. Quoi qu’il en soit, en ville ou dans la nature, les hommes partagent les mêmes rêves. Rêves qui chez Chagall se traduisent par des envolées, par un transport amoureux, où des personnages en état d’apesanteur font fi de la gravité et se lancent dans les airs (Le Coq sur Paris, 1958). Mais, échapper à la réalité ne garantit pas toujours des moments de grâce. De fait, lâcher prise, par excès ou par débordement, comporte en même temps le danger de passer de l’autre côté du miroir, de faire face aux cauchemars qui nous hantent. Ainsi, Figure-Mère (1975-2007), un dessin d’Anne Tréal-Bresson, qui semble flotter sur le fond d’une feuille blanche, sans aucune indication spatiale précise, présente des formes et des figures éclatées. On devine que ces transferts anatomiques, cette version des « corps sans organes » (Artaud) en expansion, est une vision inquiétante de l’image maternelle envahissante. Ailleurs, un impressionnant assemblage de Louis Pons – un créateur qu’on voit trop rarement – met en scène une chauve-souris retournée, une créature associée une fois pour toutes à l’univers nocturne menaçant. Ce n’est pas simple coïncidence si la section Silence et Solitude, sur laquelle s’achève la manifestation, est placée dans la salle Giacometti. L’Homme qui marche ou Femme debout sont les incarnations universelles de cet isolement, volontaire ou forcé. On ne saura jamais si l’homme assis dans une position mélancolique, le visage tourné vers un ailleurs, de Sam Szafran (Personnage assis, 1975) ou la femme muette de Djamel Tatah, séparée de nous par des lignes noires verticales - des barreaux (?), (Sans titre, 2013), ont choisi leur destin ou le subissent. Ici comme partout, l’exposition ne propose pas de réponses. Si, admettons-le, le visiteur a parfois du mal à suivre les rapprochement allusifs ou métaphoriques – même si un livret « pédagogique » est fourni à l’entrée – ce flottement ou ce tâtonnement forment un univers inspiré par la poésie. Il y a pire comme plaisir.
Itzhak Goldberg