Où peut-on voir l’art palestinien ? Un peu partout, sauf en Palestine. Certains parmi ces artistes jouissent d’une reconnaissance internationale : Mona Hatoum expose à la Tate Modern de Londres et au Centre Pompidou, Walid Raad est montré au Carré d’Art de Nîmes et au Louvre et l’Institut du Monde Arabe a proposé l’an passé une exposition d’artistes palestiniens. Les quelques lignes écrites par l’artiste palestinien Kamel Boulata reflètent cette situation paradoxale : « Depuis les cinq dernières décennies, l’art palestinien fut donc obligé de reprendre son développement tardif sous des cieux différents. Aujourd’hui, il n’est possible de tracer aucune histoire de l’art palestinien avec les moyens traditionnels utilisés pour interpréter l’expression visuelle, en correspondance avec les spécificités naturelles du lieu de vie de l’artiste. Retracer l’histoire de l’art palestinien, c’est se plonger dans le chaos d’une trajectoire non conventionnelle, dont les formes brisées et discontinues reflètent l’essence même de l’expérience palestinienne – déplacement et perpétuelle instabilité. » Le destin de Kamel Boulata qui vit en France n’est pas singulier. Lui, comme d’autres créateurs palestiniens, pratiquent leur à Paris, New York, Berlin – mais pas chez eux. Pour deux raisons. D’une part, il va de soi que les conditions de la création et encore plus les possibilités de monstration sont plus que limitées pour les artistes qui habitent en Cisjordanie pour ne rien dire de Gaza. D’autre part - pour des raisons de tradition culturelle - les arts plastiques, à la différence du théâtre, de la musique et de la poésie, restent encore le parent pauvre chez les Palestiniens et n’attirent qu’un public limité. Mais la situation change. Non seulement le nombre des artistes palestiniens croît mais encore, pour la première fois, un musée consacré à l’histoire et à la culture palestinienne ouvre ses portes en Cisjordanie, à Bir Zeit, une ville universitaire située au nord de Ramallah, à une trentaine de kilomètres de Jérusalem. Cet établissement indépendant est lié à la Taawon-Welfare Association, une importante association internationale, qui s’emploie au développement et à la préservation de l’identité et du patrimoine culturel palestiniens. Il a été financé à hauteur de trente millions de dollars, grâce à des donations d’individus ou d’institutions palestiniennes ou arabes, et à l’aide de deux ou trois donations majeures issues d’institutions britanniques. Toutefois, les choses ne sont pas simples. L’inauguration officielle, qui a eu lieu en présence du président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, avait un léger côté surréaliste. De fait, l’imposant bâtiment, posé sur une colline et dont l’architecture audacieuse attire immédiatement l’attention, n’offrait aux invités qu’un espace vide de 3000 m2. Aucune exposition pour le moment ; celle prévue pour l’ouverture, Never Part (« Jamais séparés »), a été annulée, entraînant la démission de son directeur et conservateur en chef, Jack Persekian. Dans un entretien accordé au JDA, Omar al-Qattan, le directeur du groupe de travail du musée, qui a joué un rôle déterminant dans la réalisation du projet, explique cette situation, pour le moins étonnante. Selon lui, le conseil scientifique n’était pas satisfait de la qualité du projet tel que présenté par Jack Persekian, malgré deux ans de travail préparatoire. Il ajoute que ce type de difficultés n’est pas rare pour un musée, quel qu’il soit, à ses débuts. Omar al-Qattan parle également des divergences de vue, générationnelles, entre la génération « historique » qui prône un projet commémoratif et celle des plus jeunes qui souhaitent une ouverture sur le présent, voire le futur. Quoi qu’il en soit, pour lui, malgré tout, il était risqué de repousser l’ouverture du musée, surtout dans un contexte politique pour le moins défavorable. Certes, mais on reste néanmoins étonné qu’un projet d’une telle envergure n’ait pas donné lieu à un suivi suffisant pour éviter une issue qui en ternit l’image. En attendant, le musée joue le rôle d’un vaisseau-mère, avec des satellites qui illustrent la dispersion des Palestiniens dans le Moyen Orient. Ainsi, la première exposition At the Seams, a Political History of Palestinian Embroidery, (Sous toutes les coutures, une histoire politique de la broderie palestinienne) a eu lieu à Beyrouth l’année dernière et sera reprise dans une version remaniée à Bir Zeit en 2018. Le titre de la manifestation inaugurale, qui aura lieu en septembre 2017, a valeur de symbole. Annoncé par les organisateurs comme « Une lecture critique des représentations de Jérusalem en tant que ville mondiale, en particulier au cours des cinquante dernières années depuis son occupation en 1967 », ce thème - le condensé de l’évolution politique dans la région depuis la guerre des Six Jours - ne peut pas faire l’impasse sur une prise de position politique. Le choix est d’autant plus frappant que le rêve initial des fondateurs du musée de Bir Zeit était de le construire justement à Jérusalem, rêve auquel ils ont renoncé pour des raisons pratiques.

Cependant, Omar al-Qattan n’est pas le seul à rêver de faire découvrir l’art palestinien à son public et à d’autres spectateurs. Dans un des plus grands villages arabes d’Israël, Umm-al-Fahm, Saïd Abu Shakra a fondé, il y a vingt ans, une importante galerie d’art. Le lieu est spacieux et les expositions sont ambitieuses. Récemment, « L’identité de l’artiste palestinien : entre tradition, culture, modernisation et globalisation » a réuni plus de trente artistes palestiniens venus des quatre coins du monde. Saïd Abu Shakra vise toutefois plus haut : créer le premier musée d’art palestinien en Israël. Le projet n’a rien d’utopique, car l’homme a déjà lancé un concours d’architecture et a fait le choix du bâtiment proposé par Amnon Bar Or. Mais, son idée est loin de faire l’unanimité car, dit-il : « Les donateurs des pays arabes ont refusé d’apporter leur soutien à mon projet parce qu’il est situé sur le sol israélien, et que ma galerie d’art reçoit des subsides publics.» Selon lui, une des raisons qui l’explique sont les tentatives d’Israéliens – qui pour Abu Shakra n’ont aucun lien ni avec la culture palestinienne, ni avec cette communauté – de bâtir un musée dédié à l’art arabe. Questionné au sujet du musée de Bir Zeit, il affirme se réjouir que cette initiative se soit enfin concrétisée. La réaction d’Omar al-Qattan est nettement plus prudente et nuancée. Insistant sur le fait que chacun est libre d’agir selon sa conscience, il considère néanmoins que le choix d’un musée palestinien à l’intérieur des frontières de l’état hébreu est un acte idéologique lourd de conséquences, une manière de s’engager dans une « avenue aveugle ». Clairement, il partage la position de nombreux artistes palestiniens qui refusent d’exposer avec des artistes israéliens. Avec ces deux visions éloignées, voire opposées, c’est tout le débat sur le rapport entre l’art et la politique qui se pose. Débat sans véritable issue et qu’il incombe à la société palestinienne de trancher. Société qui garde sans doute dans sa mémoire la phrase du grand poète Mahmoud Darwich, qui déclare : « On ne peut pas évoquer la culture palestinienne sans y mêler la politique, car la politique assiège notre culture.»

 D’une part, quand vous dites que vous êtes “le directeur du groupe de     travail du musée”, pourrez vous précisez votre statut précis ? Depuis le mois de mai 2016, le musée a son propre conseil d’administration (the Museum Board), dont je suis devenu le président (chairman). De     même, quel sera l’appellation définitive du musée ? The Palestinian Museum ou, en arabe, al-mathaf al-filasteeni

    Quand vous évoquez les divergences de vues entre générations,     s’agit-il des  interprétations différentes de la part des     conservateurs ou les gens qui étaient à l’origine de l’idée de ce     musée ? Les gens à l’origine de l’idée Pouvez vous précisez le rôle et la fonction du  regretté     professeur Ibrahim Abu-Lughod ? Ibrahim était l’un des premier à proposer l’idée – il était fort penché sur un projet commémoratif – moi et quelques autres n’étions pas satisfait de cette idée etc…      Est ce que vous pouvez me donner quelque précisions sur l’exposition     à venir qui va traiter la représentation de Jerusalem ? Je peux vous envoyer davantage d’information dès la fin mars quand nous publieront un communiqué plus détaillé. Suffit-il de dire pour l’instant que l’exposition tentera d’examiner les multiples façons par lesquelles Jérusalem fut représentée dans la culture palestinienne depuis l’occupation de sa partie est en 1967, y compris dans la culture populaire et la jeune expression contemporaire.

OK?

.