Narcisse navré
Comment décrire un artiste qui avait donné ce formidable titre – Narcisse Navré – à son exposition d’autoportraits (2003) ? De fait, Henri Cueco, qui se rêvait en viking géant et blond, n’était pas grande taille. Comment parler de quelqu’un qui maniait aussi bien le verbe que le pinceau, l’érudition que la dérision ? Au fond, on aurait aimé que Cueco rédige son propre éloge funèbre où, sans aucun doute, se serait retrouvée toute son ironie mordante, qu’il ne manquait jamais de diriger envers lui-même. Face à cette impossibilité, il faut se résigner et tenter de résumer la vie d’un homme et l’œuvre d’un artiste toujours soucieux de donner à sa peinture une signification qui ne s’arrêtait pas à l’univers des formes. De fait, depuis ses débuts, Cueco pensait son activité de peintre comme inséparable du monde et de la société, tel un outil permettant de sonder la nature des choses et leurs rapports aux êtres. Sa pratique picturale impliquait un engagement – il fut un compagnon de route du PCF –, dont le trait caractéristique fut la participation à des entreprises collectives. Après avoir joué un rôle important dans les années 1960 au Salon de la Jeune Peinture, Cueco fut en effet l’un des cofondateurs de la Coopérative des Malassis (1969) qui voulait inscrire l’œuvre d’art dans un contexte de critique politique et sociale. Avec ce groupe apparentés à la Nouvelle Figuration, émergea une nouvelle peinture d’histoire qui, délibérément ignorée par les institutions artistiques de cette époque, entendait participer de manière directe et polémique à l’histoire du temps présent, par la déstabilisation des codes de la représentation et en revendiquant d’« être salauds avec la peinture ». Cueco écrira à ce propos : « Contrairement à la peinture d’histoire, nous étions plutôt du côté du questionnement que de la réponse » – une façon de toujours laisser les réponses dans l’ambiguïté, la solution dans l’équivoque. Cependant, l’artiste continua un travail individuel. À partir de 1976, il se rendit fréquemment en Corrèze, son « pays » natal, pour « dessiner ce qui est le plus près… l’herbe du pré devant l’atelier ». Encore que, d’aucuns diront, non sans mauvaise foi, que la véritable raison de ces retours au pays natal résidait dans la cueillette des champignons – une activité secrète dans laquelle il excellait. Curieusement, toutefois, ce sont les pommes de terre qui devinrent les véritables héros de ses dessins, déclinées sous toutes les espèces. « Personnages » sans grade dont il tint le journal autobiographique (1993), elles ne sont pas loin des objets quotidiens de L’Imagier, sorte d’iconostase du banal (1984-86), où se côtoient les images de la réalité la plus tangible, que vénérait ce « collectionneur de collections », amateur de noyaux de pêche, petits cailloux, papiers froissés, bouts de ficelles et bouts de crayons mâchés. Mais l’homme était incorrigible : en 1979, Cueco fut le fondateur de l’association Pays-Paysage. Chassez le naturel… Incorrigible également dans son rapport à la fois respectueux et irrespectueux à la tradition, Cueco revisita des toiles classiques (Philippe de Champaigne, Poussin, Ingres…). En les démembrant, les découpant, les disséquant, il dévoilait les rouages de la représentation, mettant à nu les « consonnes » et les « voyelles » du langage pictural. Sa peinture, selon sa propre définition, était « un outil simple techniquement, permettant de réaliser avec une faible mise en œuvre des œuvres complexes ». C’était aussi le charme et l’intelligence de sa pensée, dont témoigne, entre autres textes, son malicieux traité Comment grossir sans se priver ?