On ne prête qu’aux riches. L’importance justifiée, de l’oeuvre et de la réflexion de Marcel Duchamp font de lui “l’embrayeur” de toute innovation au 20 siècle. Énigmatique pour le grand public, cible principale de tous les détracteurs de l’art contemporain, l’auteur du Grand Verre reste le modèle d’iconoclasme pour les jeunes artistes et source intarissable d’études sur sa pratique. Le livre de Naumann tente le grand écart : bibliographie d’une précision extrême, qui n’épargne au lecteur la moindre anecdote et analyse sérieuse de deux concepts développés par Duchamp et annoncés par le titre, appropriation et duplication, Ce sont les ready-made, objets industriels anonymes, métamorphosés grâce à la signature d’artiste en objets d’art, qui refusent le geste créateur et la notion sacrée par l’art, celle d’originalité. Toutefois, l’audace de Duchamp, selon l’auteur, est dans l’application systématique de cette attitude. Ainsi, déjà en 1916, il colorie un fac-similé photographique grandeur nature de son Nu descendant un escalier, et lui accorde le même statut qu’à la toile peinte. Depuis, Duchamp n’a cessé de reproduire ses travaux et d’autoriser des “répliques conformes” par d’autres que lui (Rauschenberg, Johns). Manifestement, l’artiste considère que la seule façon d’éviter le piège de répétition stylistique, plus ou moins voulue, passe par sa “reproduction”. Paradoxe, mais aussi une démonstration de ce que Duchamp nomme l’inframince, la différence toujours présente entre l’oeuvre et ses différentes répliques. L’auto-référenciation, la citation qui caractérisent la jeune génération ne sont plus loin. Francis. M. Naumann, Marcel Duchamp, L’Art à l’ère de la reproduction mécanisée, Hazan, 400 illustrations, 336 p, 495 F. A signaler aussi l’apparition d’une revue consacrée entièrement à Duchamp, Étant donné.
Notes sur Duchamp Déjection des fluides qui émanent du corps