Il n’y a pas de quoi faire un fromage (non, je ne mettrai pas ce titre)

Pas mal pourtant ! dommage

C’est cette année ou dans dix ans. Pire que la Documenta de Kassel - tous les cinq ans - ce que l’on nomme le Projet de Münster n’a lieu qu’une fois par décennie. Et pour cause, car il s’agit d’un chantier monumental, censé occuper la ville entière, avec des travaux in situ. 35 artistes, venant des quatre coins du monde, certains plus connus que d’autres- Pierre Huygue, Tanaka - explorent, selon les commissaires, «  les potentialités de ce qu’on appelle l’art public, la surface disponible pour les usagers de la ville». Sans doute, sauf qu’il semble que cette édition, à la différence des précédentes, marque moins la ville et ses habitants. Est-ce parce que la signalisation est pratiquement absente, les cartels discrets de telle sorte que le visiteur a tout intérêt à être muni d’un Smartphone sous peine de se perdre ? Volonté de la part des artistes ?ou commissaires /organisateurs ? d’obliger les spectateurs à une chasse au trésor esthétique ? Peut-être, mais jamais l’expression consacrée, « Suivez le guide », n’a été autant d’actualité et on conseille vivement aux lecteurs de se joindre à l’un des tours en vélo, organisés par le musée. Venons-en aux œuvres. L’impression qu’elles dégagent qui se dégage de l’ensemble ? est celle d’une hétérogénéité qui ne permet pas de les classer sous une quelconque étiquette. Tant mieux, car cette situation reflète l’incroyable diversité du champ de la sculpture. Le parcours proposé à Münster montre que la sculpture contemporaine ne se limite plus à sa définition traditionnelle ; elle va de la performance aux installations, elle interroge l’architecture et l’habitat, l’espace intime ou le tissu social. Pour autant, elle n’a pas quitté définitivement le musée, ce lieu de visibilité et de légitimation. Ainsi, une des œuvres les plus marquantes, N.Schmidt, Pferdegasse 19 de Gregor Schneider, se loge dans le bel espace du LWL – le Musée des Beaux Arts. Loge littéralement, car il s’agit prétendument de l’appartement d’un certain Schmidt, l’équivalent allemand de Dupont. Le visiteur, seul ou en couple, plongé dans un isolement imposé, est rapidement saisi par l’inquiétante étrangeté – ou l’inquiétante familiarité - qui se dégage de cette situation de claustration. Loin d’en être à son coup d’essai, Schneider expérimente cette forme d’installation depuis 1985 en investissant sa maison natale, une façon d’interpeller le rôle transformateur rôle ou effet ???? je dirais plutôt l’effet modificateur du musée qui à la fois accueille et dénature (pas dénaturalise !). Ailleurs, CAMP, un groupe d’artistes interdisciplinaires, dont les membres varient selon le projet – ici en l’occurrence Shaina Anand et Ashok Sukumaran – s’imprègne de l’histoire de cette ville millénaire, détruite partiellement pendant la Seconde Guerre mondiale. En reliant par des câbles noirs les ruines de l’ancien théâtre aux murs du nouveau théâtre, construit en 1954, ils rappellent le passé mais laissent place à l’espoir qu’apporte un nouveau départ pourquoi ne pas ici parler de la Reconstruction, voire même peut-être de la Réunification ?. Moins subtile est la construction massive en béton d’Oscar Tuazon. En réalisant cette œuvre dans une zone industrielle abandonnée, en l’intitulant Burn the Forwmork, ce que l’on peut traduire par Brûler le coffrage, Tuazon signale son indignation face à l’aridité des friches industrielles (?). Toutefois, placer un barbecue juste devant, pour tenter d’introduire une note de complicité humaine, est un geste un peu dérisoire. Au gré de ses déambulations on croise également le beau rocher ébréché de Justin Matherly (Le Rocher de Nietzsche) ou un groupe de sculptures disposées autour d’un bassin d’eau, qui fait songer aux fontaines classiques avec leurs personnages mythologiques (Nicole Eisenman, Esquisse pour une Fontaine). Retour nostalgique vers le néo-classicisme, clin d’œil ironique ou, pourquoi pas encore, hommage déguisé à une autre fontaine, celle de Duchamp ? Laissons le spectateur choisir son camp. Il peut y réfléchir en se rafraîchissant dans l’installation de loin la plus jouissive de Münster : Ayse Erkmen, Sur l’Eau. L’artiste a fabriqué un ponton placé sous l’eau dans le port intérieur de la ville, que l’on traverse, de préférence pieds nus. D’une manière ludique et sans s’appesantir, cette œuvre nous rappelle que l’installation est animée par ses participants, ici pratiquement des performeurs. En passant, mentionnons l’importance accordée par la manifestation aux performances, dont celle, imposante, d’Alexandra Pirici, Leaking Territories. Cerise sur le gâteau, pour cette édition, Münster collabore avec Marl. Cette ville industrielle, distante de 70 kilomètres, à l’urbanisme éclaté, possède néanmoins un musée de sculptures plus qu’honnête. Mais c’est surtout le jardin qui, très beau et avec un étonnant cimetière, forme un lieu de mémoire exceptionnel. Certes, les sculptures qu’on y trouve datent plutôt des années quatre-vingt. Il n’en reste pas moins que des travaux comme ceux de Micha Ullman ou de Ian Hamilton Finlay sont rares. Finissons sur une œuvre splendide et discrète à la fois, peut-être même splendide car discrète. L’ensemble du parc est traversé par une diagonale blanche tracée à la craie par l’artiste belge Joëlle Tuerlinckx, qui se dégage sur le fond vert de l’herbe. Peu de choses et pourtant un moment de grâce.