Les corps de Baselitz mis à nu

Il fallait l’oser. Après la récente et splendide exposition à Bâle, après la belle présentation à la galerie Thaddaeus Ropac l’année dernière, exposer Baselitz relevait d’une gageure. Toutefois, peut-être grâce à l’échange entre l’artiste et la commissaire d’exposition, Frédérique Goerig-Hergott, on découvre à Colmar un impressionnant ensemble d’œuvres, datant exclusivement des quatre dernières années. Certes, le sujet choisi – le corps – n’a rien de nouveau, tant il est central dans cette production plastique du créateur allemand, qui ne s’intéresse ni au paysage, ni à la nature morte. Et pourtant, malgré la sensation immédiate de se trouver face à une série, malgré certains points communs entre toutes ces toiles, chaque corps laisse apparaître sa singularité. Mais, plutôt que de corps c’est de nus qu’il convient de parler. De fait, les personnages peints par Baselitz sont réduits à leur chair à tel point qu’il est difficile de les imaginer autrement. On se rappelle la distinction faite par l’historien Kenneth Clark, dans un livre désormais classique, entre le dévêtu et le nu (« Le Nu », Le Livre de Poche, 1969). Indiscutablement, c’est dans la dernière catégorie que l’on classera ceux du peintre allemand. Centrés, présentés frontalement, le plus souvent isolés, de temps à autre en couple, ces nus ne supportent aucun décorum. Pire encore, ils n’« habitent » nulle part, car chez Baselitz l’espace est absent et les nus, posés-à-plat, flottent sur la surface de la toile. Ici, comme partout depuis 1969, le peintre fait appel à la figure stylistique qui est devenue sa marque personnelle : le motif inversé. A cette manière inhabituelle de procéder, Baselitz ajoute une autre particularité : les corps sont tronqués, sectionnés. Systématiquement, la partie manquante est la tête ou même le buste. Une façon d’éviter toute expression psychologique ? Selon les dires de l’artiste, on a affaire souvent à ses propres représentations ou à celles de sa femme, Elke. Sans doute, on peut toujours y trouver une forme de ressemblance résiduelle avec les « modèles ». Mais rien n’interdit au spectateur d’avoir le sentiment que ces personnages ectoplasmiques, ces figures transparentes, sont des anonymes en train de se dissoudre dans la peinture, Dans la fumée, 2016. Çà et là la matière est présente : des taches ou des trainées blanches d’une peinture granuleuse, des incrustations à la surface de la toile, sont comme des traces laissées par Baselitz autour et sur les corps. Accrochée sur deux niveaux, la manifestation va crescendo pour terminer avec des toiles immenses. On songe à la fameuse série « Les Héros » (1965-1966), ces colosses ou marionnettes géantes, au corps monumental prolongé par une tête minuscule et aux expressions absentes, dont Baselitz s’inspire. A Colmar, toutefois, aucune allusion au passé allemand, aucune dérision vis-à-vis de toutes les idéologies ayant voulu créer un homme nouveau et héroïque. A quatre-vingts ans, la seule actualité qui préoccupe l’artiste est celle de sa peinture. Mais, peut-être, c’est le seul désir qui vaille.

Itzhak Goldberg