Chillida fait le vide

On peut et il faut faire un premier tour de l’exposition d’Eduardo Chillida en lisant les panneaux qui l’accompagnent. Il le faut d’autant plus que l’équipe pédagogique a réussi un travail remarquable ; les notices sont claires et intelligentes. Mais ensuite, il faut mettre les explications en veille et tourner autour les œuvres, car la sculpture est avant tout un dialogue entre les formes et l’espace. C’était déjà le cas quand elle était figurative, ça l’est davantage quand elle se fait abstraite. Qui plus est, l’architecture des Abattoirs permet au spectateur d’avoir une vue plongeante sur pratiquement l’ensemble du parcours, qui commence justement par une œuvre suspendue. Baulieu (1991) est un pilier en acier, arrondi dans sa partie inférieure, accroché au plafond. Monumental et aérien à la fois, cet obélisque inversé dégage une tension étonnante ou, pour reprendre le titre de la manifestation, une gravité intense. Ce jeu entre le plein et le vide, entre le solide et le fragile, l’artiste le décline avec d’innombrables matériaux. En vrac, fer, acier, terre chamottée, béton, ciment, pierre, albâtre mais aussi papier qui, entre les mains de l’artiste, prend du relief. Ce sont ces textures, lisses ou rugueuses, ces couleurs, qui vont de la blancheur translucide de l’albâtre au granit rose de l’Inde, qui forment les différentes sections ici. Mais, avant tout, non seulement le sculpteur refuse les tirages en nombre qu’on pratique avec la sculpture en bronze mais encore il rejette l’idée de la sérialité répétitive qui a envahi l’art contemporain. C’est que Chillida a un don rare : celui d’inventer des formes inconnues, jamais aperçues auparavant, des expressions condensées d’une poésie personnelle et universelle. Autrement dit, avec lui, on s’embarque sans boussole. Un peu comme lui d’ailleurs, qui, comme de nombreux artistes espagnols, s’installa à Paris, après des études inachevées d’architecture à Madrid pour trouver une liberté créative. Formation proche de ses efforts artistiques qu’il définit comme : « faire des sculptures pour créer des espaces dans lesquels le vide peut agir » (Catalogue Maeght, 2011). Peut-on voir une trace -ironique ? – de cette discipline avec La Table de l’architecte (1984), une table basse en acier, dont le plateau est « troué » par des ouvertures en forme de trapèze ? Ailleurs, une composition en fer forgé – un rappel lointain de Julio Gonzalez ou de Pablo Gargallo, ses confrères ibériques – des « bras » déployés dans l’espace, a comme titre Espaces perforés (1952). D’une échelle différente sont les projets que Chillida a imaginés pour l’espace urbain ou dans la nature, présentés ici par des études, des maquettes ou des photos. Celui mené à terme à Saint-Sébastien, Peignes du vent, 1976, trois pièces érigées sur des rochers battus par la mer, à l’instar des griffes posées par un géant face à l’Atlantique pour maitriser les alizés. Celui resté inachevé, son grand rêve, le projet Tindaya, où l’artiste a voulu créer à l’intérieur d’une montagne, située sur une île, un grand espace « sculpté pour l’humanité », un haut lieu de spiritualité. Si l’on regrette cette idée non réalisée, on peut se consoler avec une œuvre en apparence plus modeste, Hommage à la mer 1984, une magnifique forme organique en albâtre, une suggestion qui s’adresse à l’imaginaire. Difficile de résister au plaisir de reproduire la notice - pour les enfants - qui décrit cette merveille de raffinement : « la luminosité semble venir directement du cœur de la pierre, comme si elle était retenue à l’intérieur et qu’elle surgissait du matériau lui-même ».

Itzhak Goldberg

Eduardo Chillida, La gravedad insistente, jusqu’au 26 août, Les Abattoirs, Toulouse