Est-ce un héritage biblique ? A des moments décisifs, l’histoire de l’art procède par trinités, par élus qu’elle choisit par des élus choisis pour porter la bonne parole. A la Renaissance ils se nomment Michel-Ange, Leonardo de Vinci et Raphaël. Au début du XXe siècle les héros s’appelleront Kandinsky, Mondrian et Malevitch. Ces derniers, considérés comme « pères fondateurs » de l’abstraction, forment un panthéon glorieux qui projette une ombre sur les autres participants de cette glorieuse répétition ! aventure. C’est dans cette liste, qui inclut Robert Delaunay, le lituanien Konstantinas Čiurlionis ou encore le russe Mikhaïl Larionov, que l’on classe Frantisek Kupka, originaire de Bohème et parisien d’adoption. Pourtant, et l’exposition le montre magnifiquement, le cheminement artistique de Kupka n’a rien à envier à ses pairs. Le parcours du Grand Palais débute par des dessins pour les journaux satiriques et anarchistes, L’Assiette au beurre essentiellement, que l’artiste réalise, dès 1895, pour subvenir à ses besoins. En même temps, à l’instar de nombreux participants de l’avant-garde, Kupka pratique une peinture symboliste. Certes, certaines œuvres de cette période gardent encore un style académique. D’autres, toutefois, sont plongées déjà dans un univers silencieux et mystérieux. Mystique, pratiquant le spiritisme, attiré par la théosophie et l’hindouisme, le peintre est fasciné avant tout par l’idée des origines du monde, qu’il représente aussi bien à travers des plantes qu’à travers des êtres humains. Les Nénuphars (1900) figurent ainsi un fœtus en suspension attaché à un lotus au milieu de nénuphars. Cependant, graduellement, les motifs figuratifs d’inspiration symboliste- l’homme debout qui tend vers l’au-delà, l’église gothique, la pluie, le clair de lune – se voient substitués par des formes non imitatives. De fait, vivant à Puteaux, Kupka s’intéresse aux recherches cubistes des artistes de la Section d’or, tout en continuant à réaliser des toiles d’inspiration fauve (La Gamme Jaune, 1907). En 1909 il peint l’un de ses tableaux les plus connus, Touches de piano- Le lac, faisant partie de ses Nocturnes. Ici, les formes géométriques, qui évoquent les touches du piano, rappellent les rapports entre la peinture et la musique, cette dernière étant assimilée à l’expression de la spiritualité pure. Au contact des discussions sur l’orphisme menées par Apollinaire, le peintre commence à élaborer une abstraction fondée sur le mouvement et la couleur. La juxtaposition judicieuse de Femme cueillant des fleurs (1909) et de Plans par couleurs (Femme dans les triangles, 1909), montre clairement cette évolution. Si avec la première toile, d’inspiration futuriste, Kupka décompose la figure pour simuler l’impression d’un véritable geste qui se déploie sur la surface, alors avec la seconde c’est l’œil qui glisse sur les couleurs. Autrement dit, le mouvement suggéré est uniquement plastique. Puis, avec les Plans Verticaux I, (1912), le peintre aboutit à une verticalité pure. Ces plans, complètement détachés de toute référence explicite à la nature, de toute référence à l’ordre pictural traditionnel, sont désormais suspendus dans un champ spatial indéterminé et semblent portés par un mouvement ascendant qui les fait progressivement s’éloigner du spectateur. Kupka écrit : “L’ordre rectilinéaire apparaît comme le plus énergique, le plus abstrait, le plus élégant et absolu (…) Profond et silencieux, un plan vertical engendre le concept de l’espace” (La création dans les arts plastiques, 1923). Pour autant, il est probable que les œuvres les plus personnelles et les plus séduisantes du peintre sont les œuvres de type organique, dotées d’une structure circulaire. Tirant leur titre d’un motif végétal (Fleur, 1925), elles forment un tournoiement, à la fois centrifuge et centripète, de cercles et d’ellipses entrelacés. Ailleurs, Autour d’un point (1925- 1934) illustre parfaitement la volonté de l’artiste de créer à partir : « d’un point qui agit comme un noyau pour une concentration de rayons ». Le grand mérite de la manifestation est de montrer non seulement des toiles comme la célèbre Amorpha, fugue en deux couleurs, probablement la première œuvre abstraite exposée en public– Salon d’Automne, 1912 – mais de faire découvrir des pans plus tardifs de cette production picturale. Parmi les différentes sections, on trouve Architectures Ascensionnelles, des « tours » qui témoignent de l’intérêt de Kupka pour le contexte spatial dans lequel sont placées ces constellations. Ailleurs, la période « machiniste », proche de l’Esprit Nouveau des années vingt, voit apparaître d’étranges mécaniques réalisées à l’aide d’une géométrie syncopée. Ailleurs encore, Kupka participe au groupe des Abstraction-Création avec un retour sur des formes rectangulaires « imprimées » sur la surface. Enfin, après la Seconde Guerre mondiale, celui qui reste le seul des pionniers de la non-figuration, est honoré par le Salon des Réalités Nouvelles. Même si les toiles qu’il y expose régulièrement semblent un peu « réchauffées », Humour (1955), où la régularité sévère d’une forme géométrique se voit envahie par un désordre qui nie toute possibilité de stabilité définitive, est une parfaite illustration d’humour plastique. Itzhak Goldberg