Il fut un temps où l’atelier restait un lieu clos où la cuisine picturale se mijotait secrètement. Puis, progressivement, ses parois sont devenues comme transparentes, ses frontières poreuses. De nos jours y pénètrent de plus en plus souvent de poètes et d’écrivains, qui en proposent des descriptions souvent fascinées (Ponge, Aragon, Genet, Dupin). Non pas qu’on entrait dans la demeure de Mondrian comme on entre dans un moulin. Reclus, il vivait à l’écart de la société, ne fréquentant qu’un cercle restreint, formé essentiellement d’autres artistes hollandais. Ainsi, à son arrivée à Paris (1912), il partage son habitat avec les peintres Schelfhout et Kickert, 33 avenue du Maine, non loin de la gare Montparnasse. Obsessionnel dans sa pratique artistique, Mondrian l’est aussi sur le plan topographique. On pourrait même soupçonner que les sévères contraintes picturales qu’il se fixe trouvent leur reflet dans le périmètre très restreint qui le voit évoluer jusqu’au 1936. En effet, quelques mois après, il déménage dans un atelier récemment terminé, 26 rue du Départ, entre le boulevard Edgar-Quinet et l’avenue du Maine. Adresse devenue mythique, grâce aux descriptions de plusieurs de ses proches (dont la plus précise est faite par son premier biographe Michel Seuphor) et aux photographies de ce lieu aux allures d’un temple du néo-plasticisme. Même s’il s’agit d’une petite entorse à l’histoire (on oublie le séjour de quelques mois de Mondrian au 5 rue de Coulmiers, atelier qu’il occupe temporairement en 1919 et où il commence déjà à concevoir l’espace intérieur comme une composition plastique), c’est l’atelier de la rue du Départ qui va prendre les allures d’une œuvre totale. Après avoir repeint les murs en blanc, l’artiste y agrafe sur les murs des morceaux de cartons peints en gris, blanc et en couleurs primaires que, selon ses proches, il déplaçait sans cesse. Pratique qui rappelle curieusement celle de Faulkner écrivant le plan de son roman Parabole sur les murs de sa chambre. Contrairement au passé, où les murs de l’atelier étaient un simple support sur lequel l’artiste suspendait ses travaux, ceux de Mondrian participent activement à l’élaboration de son œuvre et prolongent ses tableaux dans l’espace. Les limites entre les toiles et « l’accrochage mobile » sont d’autant plus ténues que le mobilier est décoré dans le même esprit. Ainsi, le correspondant d’une revue hollandaise est frappé par le rapport entre cette « cellule ascétique et austère et la toile que l’artiste a disposée sur le chevalet au milieu de l’atelier ». Ce n’est pas une simple coïncidence si Mondrian rédige à ce moment « L’atelier de Z », article qui paraîtra dans la revue De Stijl et qui traite le passage de la peinture du paysage à celui du nouvel environnement architectural. « L’artiste ne peut être pleinement heureux que lorsque sa conception du beau se reflète dans le monde qui l’environne », déclare-il. A la lecture de la description de ce fameux atelier par Jean Hélion on constate que Mondrian a pleinement réussi son but : « pièce complexe, illuminée de carrés blancs et rouges qu’il avait accolés aux murs de façon très précise… Cela produisait un espace gigantesque qui semblait jaillir par la fenêtre et s’en aller en l’air, au-delà des voies ferrées de l’ancienne gare Montparnasse ». Jusqu’à la fin de sa vie, son lieu de travail reste pour Mondrian un terrain d’essai pour une future réalisation. De fait, quand il s’attelle à son seul projet d’architecture d’intérieur pour le Salon de Mme B (Ida Bienert, à Dresde, 1926), il confesse à son ami, l’architecte et membre de Stijl, Oud, que c’est l’étude de son atelier qui a servi comme modèle pour cet aménagement jamais réalisé. Après un passage à Londres (1938) où une bombe qui tombe à côté de son atelier à Parkhill Road le force à évacuer les lieux, Mondrian s’embarque pour New York où il va passer ses dernières années. Dans son premier atelier (au coin de la 1ère avenue) dont il blanchit les murs comme d’habitude il commence son New York City I, inspiré partiellement par l’urbanisme de cette ville. Un journaliste local le présente au public américain comme « le seul peintre qui n’a pas dessiné une courbe en 20 ans ». En 1943 Mondrian déménage dans son dernier atelier (59 rue) qui devient indissociable de l’œuvre conçue par l’artiste. En fabriquant l’ensemble de son mobilier à partir de cageots de fruits, de châssis et autres bouts de bois, il fait de ce lieu une oeuvre d’art totale ou installation, une installation bidimensionnelle ancrée dans l’utopie. Immédiatement après la disparition de Mondrian, son ami Harry Holtzman ouvre son atelier au public pendant un mois ; la demeure-atelier devient musée, un nouveau lieu de picturalité, essentiellement destiné à la présentation de son œuvre, « un temple de l’art pur où les visiteurs se rendaient pour un dernier pèlerinage » (Nancy Troy). Victory Boogie-Woogie, cette toile ultime aux allures du manifeste artistique de Mondrian, trône au milieu de la pièce, inachevée pour toujours.
L’artiste en demeure
l'atelier de Mondrian