Amateurs de peinture plaisante, séduisante ou décorative, rebroussez chemin. Il suffit d’ailleurs d’écouter la déclaration provocante de Baselitz : « l’Allemagne est le pays des tableaux laids », pour faire l’impasse sur cette formidable rétrospective. A n’en pas douter, les toiles réunies à Bâle ne trouveront pas leur place dans un salon au-dessus d’une cheminée. Cette peinture puissante rejette l’harmonie et l’équilibre au profit de l’asymétrie de l’outrance ; crue, sans fioritures ni lustre, d’une brutalité inouïe, bref magnifique et vivante, elle nous agresse sans ménagement. Un flashback : en 1963, La grande nuit dans le seau met en scène un gnome hideux, le sexe disproportionné dressé vers le spectateur, en train de se masturber. Qualifiée d’obscène et de pornographique, la toile fait scandale, au point d’être confisquée par le ministère public. Les excroissances phalliques que cet être difforme affiche, heurtent toutes les règles du bon goût. Cette façon de l’artiste de « se décharger » sur la surface peinte provoque la morale bourgeoise d’une société allemande qui, à la lumière d’un passé récent, s’interdit tout excès. Presque un demi-siècle après sa création, l’œuvre ne laisse pas le spectateur indifférent. De fait, à l’inverse de l’élégance raffinée avec laquelle Schiele met en scène une sexualité non moins osée, le « crime » de l’artiste allemand est de clamer sa dose de maladresse volontaire, parfois poussée jusqu’à son comble. Tantôt aux couleurs criardes, tantôt aux tons boueux, cette peinture gestuelle à l’huile épaisse, semble lutter avec et contre la matière. Lutter ou même piétiner, car dans la même salle on trouve la première série de Baselitz, les « Pieds » (1960-1963). Cette partie du corps, entière ou fragmentée, grossièrement rendue, recouvre l’essentiel du champ et ne laisse qu’une partie réduite du fond inoccupé. Plus qu’une représentation, c’est une présence sans aucune médiation qui s’impose au regard. Matière en forme de pied ou l’entrée de plain-pied dans la peinture. Le parcours chronologique suit ainsi les premières années de Baselitz, né en RDA, et qui s’installe définitivement à Berlin-Ouest en 1963. La peinture abstraite y domine et permet de « faire abstraction » du contexte historique lourd de conséquence. « Effacer le passé en abandonnant les images qui risquaient de le refléter, tel fut le rôle que la peinture non figurative allait parfaitement remplir… ce qui restait de l’Allemagne était amnésique, sans passé, dépersonnalisé », écrit Violette Garnier. (L’Art en Allemagne, 1945-1995, Nouvelles éditions françaises, 1997) La transgression effectuée par Baselitz est celle de l’affirmation d’un droit à la figuration, au retour au sujet, mais un sujet « contre-productif », qui recherche avant tout la provocation en rappelant l’histoire récente de son pays. Afin d’éviter toute ambiguïté et pour rendre évident l’élément critique de son œuvre, l’artiste brise le tabou et emploie deux concepts qui l’opposent clairement à toute esthétique consensuelle : la laideur et l’ironie. L’ironie trouve toute son expression dans les séries de tableaux que Baselitz nomme Héros et Types nouveaux, par dérision envers toutes les idéologies ayant voulu créer un homme nouveau et héroïque. Peu nombreux ici – l’ensemble était exposé récemment à Francfort et à New-York –, ces colosses ou marionnettes géantes, le corps monumental prolongé par une tête minuscule, sont à la fois inquiétants et fragiles. A partir de là, Baselitz entame un long processus de déconstruction systématique de la figuration traditionnelle, avec, pour cible principale, l’être humain. Avec un acharnement de plus en plus véhément, Baselitz fait voler le corps en éclats dans B pour Larry (1967). En 1969 enfin, l’artiste porte un coup fatal et définitif à l’image héroïque de l’homme, en inventant une figure stylistique qui devient par marque personnelle : le motif inversé. Selon Baselitz, les personnages qui se présentent tête en bas sont une manière de défier la lecture habituelle et obligent le spectateur d’établir une distance avec le contenu narratif, anecdotique de la représentation. Certes, mais certains sujets sont trop connotés – les aigles, les arbres saignants – pour être vidés de leur sens et regardés uniquement sur le plan formel. Outre les tableaux dont les plus récents datent de 2017, la manifestation inclut quelques sculptures qui montrent clairement les liens de Baselitz avec l’expressionnisme. L’artiste découpe le bois à la scie, réalise des arêtes aiguës, des formes anguleuses, qui remplacent les transitions graduelles caractéristiques du corps. Les proportions évoquent l’art africain, les taches de couleurs stridentes sont irrégulières et arbitraires. Le modèle pour une sculpture (1980) provoque un véritable choc. A partir d’un bois oblong, à peine équarri, émerge par l’adjonction d’un torse arrondi, d’une tête et d’un bras levé, une sculpture mi couchée, mi redressée. Provocateur, le geste ambiguë de la main, rappelle le salut hitlérien. Ironie acerbe, une volonté d’exorciser un passé pesant… Baselitz, comme toujours, refuse ce type d’interprétation pour son œuvre. C’est son droit. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile, pour le spectateur, de ne pas songer au rapport problématique de Baselitz avec une Histoire, celle d’une terre natale qui a été contaminée par l’idéologie fasciste.

Itzhak Goldberg