Une seule expression résume la sensation que procure la visite de l’exposition de Bonnard : un moment de grâce. L’accrochage, élégant par sa simplicité, s’articule selon différents espaces que le peintre a traités : espaces extérieurs (la rue, le jardin), espace intérieur (la salle à manger, la salle de bains), espace intermédiaire (terrasse ouverte d’une maison ou terrasse fermée d’un café) ou encore les reflets de l’espace (les scènes dans le miroir). Mais, peu importe la nature de chacun de ces « lieux », avec Bonnard on reste toujours dans un univers qui obéit à une règle : « montrer ce qu’on voit quand on pénètre soudain dans une pièce d’un seul coup ». Ainsi, à la différence de la composition classique parfaitement ordonné, il lui faut falsifier les lois immuables de la perspective, frauder avec la séparation entre le poste d’observation (maison de campagne, atelier, terrasse…) et le paysage en face, bref pratiquer l’échangisme entre intérieur et extérieur. Refusant systématiquement la séparation entre des plans différents, comme si le dehors avait été “envahi” par le dedans, Bonnard revalorise la surface du tableau pour aboutir à ce que Mallarmé nommait « perspective artistique », une façon de dire que l’espace pictural comporte sa logique propre. Conjointement à la déstructuration de la composition, le peintre déjoue les conventions chromatiques en distribuant les tonalités chaudes et froides indifféremment sur toute la surface de la toile. Effort de sape qui prend toute son ampleur avec les paysages où l’artiste se donne la liberté d’employer les couleurs incandescentes. Le violet, le mauve, le jaune citron, l’orange, souvent étalés en masses fluides au bord de la toile, élargissent le spectre chromatique, brouillent l’organisation de l’espace par une série de juxtapositions et de discordances, de plans superposés (Décor à Vernon, 1920-1939). En fait, les œuvres de Bonnard semblent nous prendre au dépourvu ; les formes dilatées, la diffraction lumineuse et le miroitement de surface, l’espace enchevêtré, bouleversé semblent cachés deux mouvements contradictoires : l’un qui agrège, unit, rapproche, relie, l’autre qui dissocie, défait, disperse, sépare. Bonnard, écrit Gérard Bertrand, nous fait porter des lunettes magiques : d’abord notre vue se brouille, nous ne reconnaissons pas le monde dans la symphonie de couleurs qui nous est proposée, mais bientôt tout s’ordonne et s’éclaire, l’accommodation se fait à notre insu, et tout ce décor réel qui nous semblait familier. Nous ne les verrons plus jamais du même œil qu’autrefois.
Itzhak Goldberg