Ainsi va la peinture : quelques pigments qu’il faudra diluer, puis déposer sur une toile. Ainsi va la peinture de Jean-Pierre Schneider : quelques pigments qu’il faudra diluer, puis déposer sur une toile pour obtenir un paysage aquatique. Paysages ou plutôt thèmes qui ont partie liée avec l’eau. Les Nageurs, des figures transparentes, un bras qui émerge et qui avance, les plongeurs de Paestum, des corps qui semblent arriver de nulle part, Les Chutes de mai, des toiles immenses, de format vertical, qui accentue la sensation de chute d’eau. Puis, les choses se stabilisent avec les ponts - Sous le pont Mirabeau - et avec les cargos Tirant d’eau - ces immenses bâtiments immobilisés. Les deux groupes furent réunis sous le titre choisi par Schneider « Face la mer ». Récemment, deux nouvelles séries font leur apparition. La première, Jetées, met en scène les passages fragiles entre rivage et mer. La seconde présente des barques flottantes, à l’arrêt. Des barques totalement dépouillées ; les volumes paraissent sans poids, tout détail est exclu, la matière et la texture sont absentes. Ces formes ovoïdales incomplètes, aux contours ouverts, échappent à la cohérence de la représentation, à la logique spatiale. Transparentes, vues de haut ou de profil, les barques ne sont que quelques traces imprimées sur la surface de l’eau. Elles sont comme une signature flottante, un signe iconique lancinant et obsédant, ajouté après coup. Signe, mais pas n’importe lequel : « je les dessine aujourd’hui comme deux parenthèses -barrées de deux traits -…les parenthèses juxtaposent ou isolent une réalité différente ». D’autres signes abstraits, dématérialisés, bidimensionnels - les lettres - rompent brutalement la logique mimétique et illusionniste de la représentation. On connaît l’habitude, voire le rituel de l’artiste à glisser une inscription verbale sur la surface de la toile - le titre ou la date -. Inévitablement l’œil du spectateur est attiré par un ou plusieurs mots, mis en évidence par Schneider, qui tranchent avec les plages de couleur comme des graffitis griffonnés sur un mur de peinture. Le regard est d’autant plus attiré car le mot qui revient systématiquement Échouage est intriguant et inquiétant à la fois. Le voisinage d’une barque - du canot de sauvetage ? - fait que des verbes comme chavirer, sombrer, se noyer viennent immédiatement à l’esprit. Selon Schneider, qui reprend la définition du dictionnaire, Échouage veut dire « l’action d’échouer un navire volontairement, une manœuvre délibérée consistant à laisser le navire se poser sur le fond de la mer, généralement en tirant parti d’une marée descendante ». On apprend aussi la subtile différence avec l’échouement, qui est un échouage involontaire, accidentel, Cependant, cette lecture précise des termes maritimes peut-elle faire oublier le sens plus profond d’échouer dans la vie et dans le domaine artistique ? D’une part, échouer signifie se retrouver par hasard en un lieu que l’on n’a pas choisi. Cette définition ne déplaira probablement à Schneider, car dans le combat qu’il mène avec et contre la matière, l’imprévisible qui surgit est décisif. Mais, bien évidemment le sens le plus courant de mot échouer est ne pas aboutir, manquer, rater. Volontaire ou involontaire, échouer reste toujours échouer. Encore que, il y a des manières différentes d’échouer. Celle qu’attire Schneider est celle qui fait rêver de grands navigateurs « découvreurs d’horizons nouveaux, qui ont connus tant d’écueils, de récifs, d’échouements ». A sa façon, l’artiste se lance dans une aventure semblable : il lui faut opérer ce miracle où l’informe se transforme en image et où l’on échoue sans cesse au plus près du but sans jamais y renoncer. A la phrase désespérée de Becket : “Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux.”, répond celle d’Anselm Kiefer : « l’œuvre dans son échec-et elle échoue toujours-éclairera même faiblement la grandeur et la splendeur de ce qu’elle ne pourra jamais atteindre ». A une seule condition : la disponibilité à la beauté.
Schneider Art Paris (1
Paysage aquatique et abstraction