Robert Morris, jusqu’au 1er novembre, Musée d’art moderne et contemporain, Saint-Etienne.

A priori, rien de plus simple que décrire des oeuvres qui appartiennent au minimalisme, ce mouvement d’avant-garde américain dont fait partie Robert Morris. Contrairement à la sculpture traditionnelle, qui attire le regard du spectateur à l’aide de sa thématique ou par le degré de complexité de sa composition, ces travaux présentent un degré jusque-là inconnu du strip-tease plastique. Dénudés de tout artifice, les simples formes géométriques, pratiquement toujours symétriques, forment des objets neutres. Ou plutôt des objets spécifique, terme forgé par Donald Judd, un autre pionnier du minimalisme. Par contre, rien de plus compliqué que d’expliquer la puissance du dialogue sans aucune médiation qui s’établit entre ces formes, souvent posées au sol et l’espace de ce Cube Blanc qui est le musée. Pour cette raison, la mise en scène de l’exposition est d’une importance capitale car pour « respirer » les pièces doivent être déployées dans des salles vastes. C’est le cas à St-Etienne, où les travaux de Morris, soigneusement sélectionnés, sont placés avec beaucoup d’élégance. La manifestation s’ouvre sur une des œuvres les plus connues de l’artiste, composées de trois formes en L identiques, d’une taille importante (Sans titre, 1965-1970). Il s’agit pratiquement d’une démonstration des principes minimalistes, car chacun de ces L, posé de manière différente, crée un rapport sensoriel et visuel différent avec le corps. On n’est pas obligé d’accepter l’interprétation des commissaires - Alexandre Quoi et Jeffrey Weiss - pour qui « ces positions sont pourvues de connotations anthropomorphiques, évoquant les postures assise, debout et allongée ». Il semble que pour approcher cette oeuvre ou d’autres présentées ici - Mirrored cubes (1965 -1971) quatre cubes faites en miroir et bois ou Ring with light (1965-66), en fibre de verre et résine, un cercle divisé en deux par des percées lumineuses - l’essentiel est de rejeter toute référence ou toute association habituelle. En éliminant ou en réduisant au minimum les relations internes (formes, couleurs, matériaux), en décidant de relier directement l’œuvre à l’environnement objectif, l’artiste la dote d’une présence plus réelle, plus autosuffisante. Le mérite de l’exposition qui se concentre sur les années 1960- 1970 est de montrer l’évolution étonnante de Morris vers l’informe ou vers l’anti-forme. Dans une salle, quatre travaux en feutre, cette matière malléable et souple, plus pendus qu’accrochés, se transforment en coulées qui s’affaissent. Les oeuvres se veulent non pas comme une preuve de la capacité de leur créateur d’apprivoiser définitivement les matériaux, mais, au contraire, de laisser parler les forces qui agissent sur eux. En toute logique, le parcours s’achève sur une formidable installation Scatter Piece (1968-2009) où sont dispersés un peu partout des morceaux de dimensions variables de feutre, acier, plomb ou aluminium. Même si le tout est dirigé par un protocole précis que l’on laisse au visiteur le soin de découvrir, le tout donne l’impression d’être dirigé par le hasard. Ici, le désordre déborde le projet, l’idée de la composition préétablie se voit remplacée par un procédé d’accumulation. On assiste à une abolition de toute trace d’une hiérarchie interne dans l’œuvre, à l’entrée délibérément incontrôlable au sein de l’œuvre. Bref, un contrepoint aux travaux minimalistes.

Si la présentation de Robert Morris est une bonne raison de venir à Saint-Etienne, il ne faut pas oublier les autres expositions qui ont lieu en même temps et surtout l’exceptionnelle collection du musée. Cette dernière est montrée sous le signe de Maurice Allemand, directeur du Musée d’Art et d’Industrie, l’ancêtre du MAMC, entre 1947 et 1966. Une affirmation de ce personnage qui veut réunir « un éventail aussi ouvert que possible » de l’art moderne et contemporain, résume son éclectisme éclairé. Et, de fait, on y trouve aussi bien des « vedettes » - Bram van Velde, Schwitters, Hains ou ou Villegllé - mais aussi de coups de cœur comme Modest Cuixart ou Vera Pagava. En d’autres termes, l’homme est un passionné. Tout laisse à penser que l’actuelle maitresse des lieux, Aurélie Voltz, suit son chemin en donnant une chance aux artistes relativement jeunes ou peu connus en France. Ainsi Alexandre Leger propose des étranges aquarelles, des saynètes dont le contenu nous échappe. Des corps incomplets apparaissent sur de petites surfaces, associés aux drôles des bêtes ou traversés par des inscriptions. Ailleurs, ce sont des fragments anatomiques en provenance des planches médicales pas très académiques. Ailleurs encore, des crayons et des gommes, rangés dans des vitrines, forment une collection des fétiches artistiques. Avec Firenze Lai, née et formée à Hong-Kong, on retrouve une peinture plus classique. Avec elle, c’est le milieu urbain sans repères précises, rempli des personnages disproportionnés, ou le corps rallongé se termine par une tête minuscule. Penchées en avant, déséquilibrées, comme poussés par le vent, ces figures condamnées à l’inconfort, assument mal leur corps et cherchent une solution pour le disposer. Même si des références discrètes apparaissent ça et là, Lai a réussi d’inventer un univers qui n’appartient qu’à elle.

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