Nul ne sait à quoi ressemblera le visage du monde d’après, malgré les innombrables prophéties qui courent. Toutefois, il existe au moins un objet sur lequel le regard se posera différemment. Cet objet de manque et de désir, partagé par tous, est le masque. Une revanche éclatante pour celui qui pendant longtemps a été réduit à de brèves sorties - Mardi Gras, Halloween ou autres carnavals - et qui hibernait le reste du temps dans une cave ou un grenier. Cependant, en remontant le temps, on remarque qu’il s’agit de tout sauf d’un accessoire innocent. Le masque doit son statut particulier à sa proximité du visage. Cette parenté est attestée par la langue grecque dans laquelle le terme prosôpon désigne ces deux entités distinctes. Glissement de sens troublant, qui doit sa légitimité à la tradition du théâtre antique où le masque recouvrait les visages des acteurs. Aucune confusion possible toutefois, car les masques étaient codifiés selon leur rôle dans la tragédie, la comédie ou la satyre ; ainsi la personne disparaissait derrière le personnage. Il faudra attendre l’âge classique pour qu’un acteur de théâtre entre en scène démasqué et doive assumer à l’aide des mimiques de son seul visage le rôle jadis dévolu au masque. Dans le domaine des arts visuels, on peut rapprocher le masque du portrait, cet alter-ego du visage. Cependant, le masque, cet artefact qui dissimule la face, est davantage une présence qu’une représentation, car il déroge au principe fondamental du portrait, celui de la ressemblance. Rares, en effet, sont les occasions - certains rites funéraires préhistoriques, les momies égyptiennes - où le masque, posé sur le cadavre, épouse les traits du défunt, reconstitue sa physionomie. Le plus souvent le rôle du masque porté dans une cérémonie religieuse était de faire disparaître l’identité du porteur au profit d’un au-delà suggéré à une société d’initiés. Cependant, si le masque continue à remplir une fonction cultuelle importante dans certaines sociétés - africaines, asiatiques - dans la culture occidentale il n’est plus considéré comme un fidèle ambassadeur du visage, mais comme son substitut illusoire et trompeur. Déplacé vers le champ folklorique, il devient l’emblème de la séduction. Ainsi, sans être totalement absent du champ artistique, le masque se limite essentiellement à une participation aux allégories- celle de la peinture notamment - ou aux vanités. Certes, on croise des portraits de dames qui tiennent avec grâce un loup, ce demi-masque de satin ou de velours noir portés dans les bals masqués au XVIII siècle, le siècle du marivaudage. Cet objet élégant, qui révélait plus qu’il ne cachait, était là que pour faciliter l’échange des propos galants et raffinés. Bien différent est l’aspect des masques qui apparaissent au moment de la naissance de la modernité. Tout se passe comme si l’on assistait à un retour du refoulé car on oublie que cet objet, entouré d’interdits, chargé d’un contenu mystérieux que l’on ne doit pas connaître, peut prendre des accents inquiétants, voire menaçants. Vivant à Ostende, où se déroule un carnaval important, James Ensor, réalise des masques grotesques qui tournent en dérision des figures religieuses ou politiques et leur hypocrisie. Les Masques Scandalisés, titre d’une des œuvres majeures d’Ensor, déformés par un atroce rictus, ricanent ou grimacent. Quelques années plus tard, les expressionnistes - Nolde essentiellement dont on connaît l’admiration du peintre belge -ont introduit d’autres masques, aux formes simplifiées et aux couleurs exacerbées, inspirés par les sculptures et les masques d’Afrique et d’Océanie dans les musées ethnographiques. Cette attirance pour les cultures éloignées, vitalistes, « sauvages », baptisées avec toute l’arrogance coloniale « primitivisme », était partagée par toutes les avant-gardes. Écoutons Picasso qui décrit son sentiment face aux œuvres du Musée de l’Homme en 1907 : « Alors, j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus esthétique ; c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous, une façon de saisir le pouvoir, en imposant une forme à nos terreurs comme à nos désirs ». En paraphrasant Walter Benjamin, quand le cultuel devient culturel, une empreinte du cultuel subsiste. Chez Picasso le masque et le portrait ne font qu’un. Cette métamorphose trouve sa source dans les masques africains et ibériens qui, par leur stylisation et leur respect de la frontalité, par l’absence de tout repère d’identification, transforment l’individualité en archétypes. Sans renoncer à une ressemblance résiduelle, l’artiste espagnol met en scène la tension entre la représentation d’une personne singulière et une forme de la puissance primordiale qu’elle dégage. La liste des masques, qui se prolonge tout au long du XX siècle sous les apparences les plus diverses, est interminable. Mentionnons seulement ceux réalisés par les dadaïstes (Marcel Janko, Sophie Tauber-Arp et Hanna Höch). Pour eux « les masques deviennent ainsi un vecteur libératoire permettant à toutes les pulsions de s’exprimer sur scène dans une transe proche de danses rituelles lointaines ». (Cécile Girardeau, catalogue Dada Africa). En somme, tout à l’opposé de cet objet qui, de nos jours, fait barrage entre nous et les autres. En effet, ces nouveaux « visages pâles », de type « chirurgical », n’inspirent aucun désir, aucun rêve. Faits d’une matière souple, ils sont indexés à notre visage comme une seconde peau pour une période indéterminée. Paradoxe étrange, à l’ère des caméras de surveillance, ces masques uniformes, impersonnels, font obstacle à la reconnaissance faciale. Le 21 février, le président de Vénétie annonce que le Carnaval de Venise, qui aurait dû s’achever le 23 du même mois, est stoppé. Ce célèbre et festif événement, qui attire des touristes de partout, a été ainsi l’une des premières manifestations culturelles empêchées par Covid 19. Ainsi, le hasard faisant mal les choses, le symbole du carnaval, son image de marque, les innombrables et magnifiques masques, quittent la cité des doges. D’autres envahissent la planète entière. Le carnaval, cette manifestation où le temps et l’ordre sont bouleversés. Bref, ce lieu où le monde marche sur sa tête.
Bataille de masques
symbolique et histoire du masque