Le moins que l’on puisse dire est que l’édition Ceysson a fait les choses en grand. L’ouvrage, très soigné, consacré à Bernard Pagès, contient quelques plusieurs centaines de reproductions de qualité irréprochable. Il ne s’agit pas toutefois d’un de ces livres luxueux que l’on pose comme décor sur une table basse au salon. Les échanges entre l’artiste avec des membres de Supports/Surfaces ou avec des conservateurs et une série de textes théoriques écrits pour l’occasion par des spécialistes, permettent d’approfondir notre connaissance sur ce sculpteur important mais discret. Parmi les contributions, dont l’ensemble est dirigé par Colin Lemoine, on trouve des études de Brigitte Leal, de Jason E. Smith et des textes plus personnels de Denis Roche et de l’incontournable Maryline Desbiolles. Comme souvent, la présence de plusieurs auteurs permet d’échapper à une vision « monolithique » et offre différents éclairages de l’œuvre. Ainsi, Leal, conservatrice en chef au Centre Pompidou, considère que l’œuvre de Pagès est une véritable démonstration « des gestes, des techniques et des concepts qui seront partagés par plusieurs générations d’artistes…le collage, l’assemblage, le ready-made, l’objet, la déconstruction, la couleur…le site et le non-site ». Et, de fait, le parcours de Pagès, est étonnant. S’il reste un peu à l’écart, c’est probablement que son « entrée dans la modernité » est inséparable de sa participation à Supports/Surfaces, dont l’activité et la pensée théorique tournent essentiellement autour de la peinture. Cette situation laisse peu de place aux deux seuls sculpteurs dans ce groupe, Pagès et Tony Grand. De même, la présence des Nouveaux Réalistes et la domination de l’art américain à partir des années soixante - minimalisme, informe, installations - font que le trajet indépendant de l’artiste français reste relativement inaperçu. Les liens mais surtout les différences avec les créateurs d’outre-Atlantique - Carl Andre ou Richard Serra - se voit selon Smith avec les Assemblages (1972) où Pagès expérimente les nombreuses connexions possibles entre deux morceaux de bois. De même, comme le dit l’artiste lui-même dans un entretien avec Colin, les objets qu’il emploie n’ont rien de flambant neuf - on songe aux ready-made ou à l’aspect lisse des Specific objects fabriqués par les minimalistes - car ce sont des éléments déjà usagés, transformés, « fatigués ». En réalité, il y a quelque chose à la fois de magique et d’artisanal - dans le sens noble du terme - dans cette production plastique qui fait appel aux moyens du bord pour obtenir des alliances d’une extrême complexité. Ces totems qui ne rejettent pas les matériaux organiques - bois, caoutchouc, sable - prennent tantôt la forme d’une colonne, tantôt celle d’un arbre dont les branches performent une danse baroque. Si les œuvres de Pagès trouvent leur place dans les musées, c’est à l’extérieur qu’elles respirent le mieux (Surgeon renversé, 2008). Leal et Colin insistent à juste titre sur le terme « fabriquer » pour qualifier cette sculpture qui se libère rapidement de toute programmatique conceptuelle. « Seules la fabrication et les manipulations multiples me permettent de trouver des solutions vers un travail précis, ou vers un travail nouveau », dit Pagès à Colin et, ajoute-t-il, « cette pratique m’est indispensable et en même temps elle est très « ralentissante », ma production n’est pas abondante ». En réalité, les travaux de l’artiste ne sont pas rares mais à l’encontre de celle de Viallat ou de Buren, son œuvre ne porte pas une « signature » stylistique identitaire, un trait particulier qui aurait contribué à sa visibilité immédiate. De fait, même si on trouve chez lui toujours la volonté de « confronter un élément fabriqué à un morceau de la nature », si les inclinaisons avec leurs infinies variations donnent le sentiment d’un équilibre ténu, rattrapé, rien dans cette œuvre n’est systématique. Là encore la richesse iconographique de cet ouvrage, regroupé en ensembles - Arrangements, Assemblages, Colonnes, Surgeons, permet de remonter à rebours le cheminement de Pagès. Enfin, une fois n’est pas coutume, l’artiste parle magnifiquement de son travail. Chez lui, ni jargon, ni envolées lyriques. Avec modestie et simplicité, il décrit ses gestes, reconnaît ses « dettes » envers d’autres créateurs, avoue ses hésitations : « Il y a quelque chose de profond, de difficile à cerner, et qui est l’intérêt du travail, qui consiste à ne pas connaître la suite, à ne pas connaître les transformations, la manière dont tout cela va se développer ». En somme, on retrouve dans son discours la même justesse ressentie face à sa production plastique. Le seul reproche que l’on puisse faire à cet ouvrage est la présence, çà et là, d’accents hagiographiques qui « parasitent » parfois la qualité des analyses. La puissance de l’œuvre de Pagès permettrait de s’en passer.

Itzhak Goldberg

Bernard Pagès, Le chant des possibilités, sous la direction de Colin Lemoine Modernes/Ceysson,