On aurait pu se tromper. En divisant la touche dans le jaillissement de la couleur pure, la peinture néo-impressionniste semblait s’inscrire dans le sillage de Monet ou de Renoir. D’autant plus qu’on trouve chez Cross ou chez Signac, comme chez leurs prédécesseurs, des paysages idylliques, davantage jardins que champs labourés, qui deviennent pour le spectateur contemporain un nouvel Eden. En réalité, ce « prolongement » de la peinture impressionniste n’est qu’une apparence. À la sensation d’un instantané suggéré par les taches éparpillées, au dynamisme fait de transitions, de passages et d’interférences chromatiques se substitue une architecture plus étudiée, composée à partir de « pastilles » de couleurs rigoureusement posées, souvent insérées dans une trame géométrique. A la spontanéité des impressionnistes les divisionnistes préfèrent un langage plastique « scientifique », doté d’une grammaire aux règles strictes, qui permettrait de produire l’image d’un univers moins évanescent en quête d’une « vérité essentielle ». Cette réaction va de pair avec une réflexion théorique intense, (Helmholtz, Rood et surtout Chevreul dont l’ouvrage sur le contraste simultané sera réédité en 1889), sur la physiologie de la vision, les problèmes de la lumière et de la couleur. Tâche difficile, celle d’apprivoiser la représentation de la nature, de la traduire en image régie selon des lois optiques sans tomber dans un système stérile. Ou, comme le dit Cross : « j’ai une tendance trop grande à m’enfermer dans les limites d’une théorie séduisante. Il faut arriver à en jouer ». Cependant, l’œuvre parle pour elle même ; après s’être imprégné de la leçon de la modernité de Seurat - le fondateur du pointillisme dès 1886- Cross prend des chemins de traverses et trouve son mode d’expression propre. Partant à la recherche d’une harmonie parfaite, il découvre également l’attrait des contrastes, le charme des dissonances ; autrement dit, face à l’idéal situé dans un ailleurs indéterminé que l’artiste invente et construit à sa guise, on voit apparaître une réalité traitée d’une manière plus libre, plus désordonnée, en dehors des contraintes stylistiques imposées. Deux images illustrent ces approches différentes : Les Vendanges (1891-1892), Côte provençale, le four des Maures (1906-1907). De format horizontal, ces toiles partagent le même thème – un paysage au bord de l’eau. La ressemblance, toutefois, s’arrête là car, à commencer par leur titre, ces œuvres se distinguent clairement. De fait, Les Vendages, qui se déroulent dans un lieu idyllique, suggèrent davantage le rythme ininterrompu des saisons qu’une activité agricole bien déterminée. A l’opposé, Côte provençale, le four des Maures, situe avec une précision presque anecdotique l’endroit représenté. Un détail ? Probablement, mais qui trahit déjà le caractère distinct de chacune de ces deux œuvres. Avec la première, les formes sont stylisées, synthétiques, les personnages sont placés comme sur une scène théâtrale et se déplacent selon une chorégraphie invisible mais bien réglée. La composition méthodique de ce tableau, sa stabilité, viennent de la régularité d’écriture ; paradoxalement, la réduction des touches qui désintègrent les figures et les transforment en une constellation de « lentilles » resserrées, leur confère une puissante unité tout en faisant ressortir des contours colorés. Cette séparation nette entre différents registres de la toile est due aux zones chromatiques bien délimitées, d’où émane une lumière d’une intensité variable. Suspendues, comme en arrêt, ces surfaces lisses jamais troublées – « irisation et miroir » (Claudel) semblent s’étendre et devenir des vues sans point focal. Le caractère hiératique, solennel de cette toile est amplifié par l’importance accordée aux objets utilisés pour la vendange (paniers, fûts…) déposés au premier plan, vides, ces volumes géométriques imposants par leur taille monumentale, penchés dans des directions différentes, sont comme des acteurs muets mais essentiels à l’activité représentée ici par Cross. A l’harmonie pure, teintée d’un idéalisme issu de Puvis de Chavannes, répond un paysage où Cross, ayant abandonné progressivement le principe du mélange optique, applique de larges touches de couleur. Sans être franchement autonomes, ces marques ne forment plus la mosaïque qui caractérise le style néo-impressionniste. Les formes simplifiées, le modelé aplati, l’apparence de l’improvisation rapide suggèrent l’immédiateté. La mécanique de précision se voit remplacée par des traces gestuelles, la nature ne sert plus d’écran sur lequel le peintre projette un rêve intemporel mais une matière en éveil qui, d’un moment à l’autre, peut se transformer en un magma chaotique. Certes, il faut encore attendre avant que les couleurs crues ne forment des dissonances qui échappent à la fonction décorative, que les touches ne s’accordent plus aux formes et deviennent des taches informes de plus en plus éloignées les unes des autres, que les réserves –ces zones de petite taille de la toile laissée à nu – introduisent clairement des ruptures dans la représentation. Il n’en reste pas moins que cette œuvre de Cross ne s’inscrit pas dans un « retour à l’ordre » à l’esthétique impressionniste mais participe déjà à l’approche heurtée et discontinue que vont proposer les fauves On l’aura compris : Cross et le néo-impressionnisme : de Seurat à Matisse n’est pas uniquement le titre de l’exposition.
Les tableaux solaires d'Henri-Edmond Cross
néo-impressionnisme et divisionnisme chez Cross