Pascal Rousseau, à qui on doit plusieurs remarquables expositions - « Aux origines de l’abstraction » (Musée d’Orsay, 2004) - est un chercheur reconnu. Il n’est donc pas étonnant que le catalogue de la manifestation dont il est le commissaire - avec Louise Denis, historienne de l’art et Jean-Rémi Touzet, conservateur au Musée de Nantes - soit en réalité un livre. On pourrait même dire que le parcours est conçu pour étayer la thèse avancée par cet ouvrage qui fait un tour impressionnant des rapports entre l’art et l’hypnose depuis le XVIIe siècle. Ceci est la qualité de l’exposition mais probablement également sa limite. La manifestation, qui se divise en huit sections, s’ouvre sur ce que l’on nommait encore le magnétisme animal ou le mesmérisme, appellation justifiée par le succès extraordinaire du médecin autrichien Franz-Anton Mesmer à Vienne et, plus tard, à Paris. Ce dernier met au point une méthode de guérison à l’aide du rétablissement de l’équilibre du « fluide naturel », susceptible d’être canalisé dans le corps. L’équilibre peut être obtenu par un traitement collectif, les personnes étant réunies autour d’un baquet rempli d’eau et de limaille de fer magnétisée, dit Baquet de Mesmer, objet étonnant, présenté à Nantes. Les séances provoquent chez les patients - en majorité des femmes - des crises convulsives qui entraînent des guérisons. On verra que la « tradition » de l’hystérie féminine sera étroitement liée à l’hypnose qui, comme par hasard, fut pratiquée uniquement par les hommes. Si le débat sur Mesmer - charlatan ou précurseur du traitement par suggestion ou par envoûtement - n’est pas tranché, on peut se ranger derrière la conclusion de l’Académie des Sciences, qui déclare : « le magnétisme sans l’imagination ne produit rien ». Quoi qu’il en soit, les tableaux qui illustrent cette thérapie de groupe, témoignent de la fascination de la société pour ce phénomène, que l’on retrouvera avec les célèbres leçons de la Salpêtrière, dirigées par le neurologue Jean-Martin Charcot (Mesmeric therapy, 1778, anonyme) Les travaux pionniers de Charcot sur les hystériques, les trois volumes de l’Iconographie photographique de la Salpêtrière (1876-1880) et de la Nouvelle Iconographie de la Salpêtrière (1888-1918) sont devenus pratiquement des catalogues pour les artistes, fascinés par la qualité dramatique de cette gestualité. Quelques oeuvres des expressionnistes allemands - Portrait du docteur Forel, Oscar Kokoschka, 1910 - mais surtout le cinéma avec le personnage terrifiant du docteur Mabuse, hypnotiseur-criminel adapté au cinéma par Fritz Lang (1922), en témoignent. On connaît également l’intérêt d’Egon Schiele pour les aspects pathologiques des maladies mentales. Mais un des mérites de cette exposition foisonnante est d’exhumer des « cas » plus anciens, à savoir des artistes qui, parallèlement à la production plastique classique, produisent des œuvres : « sous la dictée d’une force extérieure », écrit Rousseau. L’exemple de Théophile Bra (1797-1863) et de ses quelques 8000 dessins fantasmagoriques anticipe sur les travaux visionnaires de certains créateurs que l’histoire de l’art a classifiés sous l’étiquette de l’art brut. Puis, sont évoqués les « sommeils hypnotiques » dont les séances de demi-sommeil ou de rêve éveillé, organisées par les surréalistes, permettaient, selon Jean Cocteau, « à notre nuit de se glisser en plein jour et comme en fraude » (à propos du Testament d’0rphée, 1960). Plus contemporaines sont les œuvres où l’aspect hypnotique se situe davantage du côté de la réception que de la création. Si les Projections pour sommeil de Nicolas Schöffer et la Dreamachine de Brion Gysin et William Burroughs sont de parfaites démonstrations du « dialogue » entretenu avec l’inconscient, on est moins convaincu que l’animation induite par le cinétisme, la cybernétique et le psychédélisme, « la fascination du regard et les troubles de la perception », appartiennent au même registre. Suivent plusieurs artistes « border line » qui, en mettant à nu leur psychisme, offrent au spectateur des performances frôlant dangereusement avec une séance de psychodrame ouvert au public - Matt Mullican ou les sœurs jumelles Jane et Louise Wilson. Si les travaux réunis ici sont souvent autant des documents que des œuvres d’art, le véritable plaisir visuel est réservé à l’installation immersive du plasticien américain Tony Oursler. Située à la Chapelle de l’Oratoire, elle propose, selon les organisateurs : « un parcours où se mêlent des références visuelles à l’histoire de l’hypnotisme et à diverses angoisses contemporaines liées aux technologies numériques du smartphone au big data ». Malgré la richesse imagée et la virtuosité technique d’Oursler, ce déluge optique impressionnant semble rassembler ses « figures de style » habituelles, l’hypnose n’étant avant tout qu’un prétexte. En somme, le musée nous offre un voyage captivant dans ce continent inconnu dont les limites avec le chimérique, l’inconscient ou l’imaginaire sont difficiles à tracer. Pourrait-on conclure que, avec l’hypnose, comme avec la religion, il faut croire pour voir ?
Itzhak Goldberg