L’utopie en couleurs de Freundlich

On connaît la célèbre aquarelle abstraite de Kandinsky, datée- ou anti-datée - de 1910 ou encore Amorpha, fugue en deux couleurs, probablement la première œuvre non-figurative exposée en public– Salon d’Automne, 1912 - de Kupka. Nettement moins connue est Composition de 1911 d’Otto Freundlich, une oeuvre monumentale, au format rigoureusement carré (200/200 cm). Cette toile, qui appartient au Musée d’Art Moderne de Paris, est décrite par son directeur Fabrice Hergott comme une version abstraite du dessin de la même année (Groupe), dont les personnages « se transforment en courbes tournoyantes et ascendantes pour s’imbriquer dans le fond » (catalogue) Imposante, l’oeuvre ouvre un parcours qui suit l’ensemble de la production plastique de l’artiste - peintures, sculptures mais encore des vitraux et des mosaïques - et offre également une documentation importante. Documentation loin d’être inutile car Freundlich, dont la notoriété en Allemagne, sa patrie, est importante - pour preuve la rétrospective de Cologne, Communisme cosmique, 2017 - est rarement montré en France. Pourtant, presque tout sa carrière s’est déroulée à Paris. En 1909 il s’installe au Bateau-Lavoir où il rencontre Picasso, Braque ou Max Jacob. Relativement indifférent au cubisme, il est sensible au dynamisme chromatique de Delaunay. Partant de la figure humaine, sa peinture évolue vers une abstraction marquée par des contrastes de couleurs et un jeu de courbes et de contre-courbes. Rapidement, on assiste à la naissance d’un style particulier ; des constructions organiques basées sur un système de triangles et de quadrilatères qui forment un prisme à l’instar d’un vitrail ou encore d’une mosaïque. Freundlich, qui s’intéresse aux arts décoratifs, est surtout inspiré par les quelques mois passés à Chartres où il participe à l’atelier de restauration du vitrail de la cathédrale. Il écrira à Schmidt-Rottluff : « J’ai été pendant cinq mois prisonnier du monde à Chartres et j’en suis ressorti marqué à jamais ». De fait, une oeuvre au titre significatif Fragments de figure à l’ensemble des plans (1927), est une démonstration parfaite d’une surface recouverte de formes d’une géométrie variable qui s’emboitent les unes dans les autres. Curieusement, malgré les différentes directions de ces « tesselles » de couleurs vives, plus qu’un mouvement c’est une tension extrême qui se dégage de l’ensemble, tension qui rappelle les travaux de Léger. Comme chez ce dernier, pour Freundlich la création artistique n’est jamais séparée d’une vision politique, voire utopique. « C’était seulement le collectif de toutes les couleurs sur une toile qui pouvait réaliser cette idée…et c’était le seul but que je m’efforçais d’atteindre, car il était conforme à ma conviction sociale, le socialisme », écrit-il (Confession d’un peintre révolutionnaire,1935). On retrouve cette ambition avec les autres activités de Freundlich - au moment de la naissance de la république de Weimar (1918) il est membre du groupe Novembergruppe et à l’origine de l’éphémère association « Die Kommune » (La commune). Certes, on peut douter que le message politique atteigne le spectateur. Libre à lui de regarder ces toiles splendides pour leur qualité esthétique. L’Utopie attendra.

Itzhak Goldberg