NUITS ÉLECTRIQUES, Musée des Beaux-Arts du Havre

C’est peu dire que l’exposition prévue au Musée des Beaux-Arts du

Havre NUITS ÉLECTRIQUES, titre oblige, est lumineuse. Prévue, car comme l’ensemble des manifestations culturelles et artistiques, elle est reportée à une date ultérieure. Pourtant, il en fallut de peu. La scénographie achevée, il ne manquait que les œuvres. Certaines d’ailleurs sont arrivées à bon port et, confinées comme tout le monde, elles attendent sagement pour se mettre en valeur. Cependant, grâce aux efforts d’Annette Haudiquet, la directrice du musée et son équipe, non seulement il est possible de « parcourir » l’exposition à l’aide du site du musée mais encore on peut trouver sur internet le très riche catalogue réalisé déjà - une collaboration entre le musée et la maison d’édition Octopus. Ainsi, en attendant mieux, on vous propose une visite virtuelle et l’on espère, bien éclairée.

Mais de quoi s’agit-il ? « Siècle majeur de transformations, le XIXe siècle voit le paysage nocturne évoluer radicalement avec l’apparition de l’éclairage artificiel. Longtemps obscure, la nuit s’illumine progressivement, se parant d’ambiances plus variées », affirment les organisateurs. Et, de fait, c’est peu dire que l’électricité et la modernité ont partie liée. À la fin du xixe et au début du xxe siècle, l’électricité est cette force merveilleuse dont les applications ne finissent pas de modifier la vie des habitants des villes. C’est l’époque où l’espace urbain obtient la maîtrise de la lumière artificielle, qui permet de renouveler profondément le déroulement de la vie dans la ville.  Ambitieuse, l’exposition réunit des travaux traitant les nombreux aspects qui se voient modifiés par cette nouvelle donne- urbaine, sociale, artistique ou poétique -. Le parcours s’ouvre sur le « personnage » principal de cette révolution : le réverbère. Mais ce messager du progrès est également un marqueur social qui éclaire, dans tous les sens du mot, l’inégalité entre les différents quartiers de la ville et surtout entre la ville et les banlieues. Il suffit de voir l’écart entre les quartiers haussmanniens qui baignent dans la lumière et ce que l’on nomme encore les faubourgs où, rares, isolés, les réverbères sont comme des phares que l’on s’imagine la nuit, submergés dans une mer d’obscurité. (Albert Marquet, Le Réverbère, Arcueil, 1899) « Le paysage nocturne urbain est donc complexe. Les travaux de modernisation avancent de manière inégale selon les quartiers, laissant des zones entières ou ponctuellement certaines rues, dans l’obscurité́, ou chichement éclairées », remarque Dominique Kalifa.

Il existe cependant un lieu où la lumière éclate de mille feux, où se croisent toutes les classes de la société - l’Exposition Universelle. Celle de 1900, visitée par plus de cinquante millions de personnes, est une démonstration incomparable de cette nouvelles « écriture de feu ». « L’arrivée, l’épiphanie de l’électricité et de l’éclairage électrique sont toujours déconcertantes, grandioses et spectaculaires. D’emblée, l’éclairage électrique se situe à l’égal des grands événements naturels. Mais il est aussi de l’ordre du surnaturel » écrivent A. Beltran et P. Carré. C’est cette magie qui fascine les artistes, attirés comme des papillons par cette lumière extraordinaire, par cette énergie impalpable. Si les impressionnistes ouvrent le bal - les boulevards nocturnes parisiens de Pissarro ou le cœur de Londres vu par Monet, (Leicester Square, la nuit, 1900-1901) ce sont surtout les futuristes qui deviennent de véritables adorateurs de ce phénomène. On le sait, ces derniers hésitent même entre « futurisme » et « électrisme » comme nom de guerre pour leur mouvement. De leur côté, Sonia et Robert Delaunay, exploitent également ce thème. Avec une remarquable toile, Prismes électriques, 1914, Sonia peint le dynamisme du nouveau paysage urbain. Ici, le motif du disque éclaté en anneaux concentriques colorés de toutes les couleurs du prisme pour figurer les ampoules des réverbères, aboutit à une composition abstraite. On pourrait même avancer l’idée qu’il existe des liens entre les faisceaux éclatés que produits l’électricité et la fragmentation de la réalité apportée par la non-figuration. Quoi qu’il en soit, les allers retours entre la ville sa représentation sont fréquents chez Léger, Léopold Survage ou encore Auguste Chabaud dont l’œuvre est saturée d’affiches et d’enseignes. On remarque toutefois que chez ce dernier, comme ce sera le cas avec les expressionnistes, l’électricité ne glorifie plus la métropole mais accentue les recoins sombres ; la vie nocturne qui s’y développe n’est pas exempte de danger. Toutefois, d’autres toiles - le splendide Nocturne au parc royal de Bruxelles : croisement d’allées, 1897 du symboliste belge William Degouve de Nuncques et surtout les photographies en noir et blanc traversées de nostalgie, dégagent un sentiment poétique intense (Gabriel Loppé La Gare d’Orsay la nuit, vers 1900)

Terminons sur une petite touche originale. Comme c’était le cas avec

Dufy, le Musée n’oublie pas son enracinement local et propose un chapitre consacré spécifiquement aux nuits du Havre. Gageons que les habitants poseront un regard attendri sur ces images désuètes et touchantes en attendant de les voir in vivo, sans prendre de gants.

Itzhak Goldberg