Rêver l’Univers, Musée de la Poste, jusqu’au 10 janvier.

Non qu’il fallût attendre la période contemporaine pour voir apparaître des représentations du cosmos car, depuis toujours, les limites et les mystères de l’univers fascinaient les artistes. Cet « objet », par la richesse des associations libres qu’il suscite, par sa forme, circulaire ou sphérique, a tout pour donner le sentiment d’un consensus souhaité, là, où il s’agit plutôt d’une somme de tensions contradictoires. Leur vision, toutefois, était déterminée par une référence constante à l’iconographie religieuse. A l’ère de la modernité, l’éden chrétien a définitivement sombré, la terre promise se transforme rapidement en un terrain d’expérimentation, où les rapports traditionnels entre l’être et le @monde sont bouleversés. Dans la quête menée par l’avant-garde, à mi-chemin du visuel et du visionnaire, il apporte un secours inespéré. Le voyage vers l’infini de l’imaginaire devient une source de variations formelles, un prétexte pour des inventions plastiques. Il suffit d’écouter la déclaration exaltée de Malevitch : “le Suprématisme est le sémaphore de la couleur dans l’illimité. J’ai débouché dans le blanc, camarades aviateurs, voguez à ma suite dans l’espace sans fin”. Les plans inclinés, qui s’effritent en pénétrant dans la surface de ses toiles évoquent la désintégration de la matière quand celle-ci explore la quatrième dimension ou même, à croire le peintre russe, la cinquième. L’exposition au beau titre « « Rêver l’Univers » réunit, quelques générations plus tard, treize artistes contemporains pour qui l’image du cosmos a radicalement changé. Image ou images tant le XXe et le XXIe siècles et leurs inventions technologiques sont à la source d’une rencontre fertile entre la science et l’imaginaire. Voyages dans l’espace et une « promenade » sur la lune, des clichés de galaxies éloignées à des milliers d’années-lumière ou des projets d’habitat sur le Mars, depuis longtemps la réalité a dépassé la fiction. Et, de fait, nombreux sont parmi les créateurs ici qui collaborent avec les organismes qui explorent l’espace - NASA, Centre National d’études spatiales… -. Cependant, si leurs travaux s’inspirent de leurs connaissances dans le domaine spatial, les résultats, écrit la commissaire de l’exposition Céline Neveux « sont souvent poétiques, parfois impressionnants ou déroutants ». Ces œuvres qui traduisent ou plutôt métamorphosent l’infini plongent le spectateur dans un espace qui échappe à l’emprise d’un temps ou d’un lieu précis. Photographies ou installations, vidéos ou projections lumineuses - la peinture se faisant rare - les artistes proposent des visions labyrinthiques et extensibles où les formes labiles s’enchevêtrent, la perspective perd sa raison d’être, le lointain et le proche se télescopent. Ainsi Hugo Deverchère filme les alentours de l’Observatoire du Teide à Ténériffe avec un procédé d’imagerie infrarouge utilisé par les astronomes. Recouvert de rochers, cet endroit désertique est un paysage entre désolation et sublime (Cosmorama, 2017). Ailleurs, l’installation de Philippe Baudelocque, un essaim de points posés sur le sol, est à l’image d’une carte du ciel, sans en être l’image (Space Guild, 2020). Ailleurs encore, Thomas Brumett, réalise une synthèse à partir des images captées par le télescope Hub et la lumière qu’elles diffusent (Infinities 5, For Hubble), 2013, Light Projection, 2015). Impossible de décrire même rapidement les œuvres que l’on croise tout au long de ce parcours fluide (scénographie par Pascal Rodriguez). Mentionnons encore les travaux de Vladimir Skoda, le doyen des participants à l’exposition, dont les sculptures en métal parfaitement poli sont comme des miroirs qui captent « l’impossible espace que peuplent les reflets » (Borges, « Les Miroirs »). Sans doute, certains travaux frôlent le kitsch dans ce voyage interstellaire en quête d’émerveillement. On aurait aimé trouver parfois un regard plus critique sur cet impérialisme spatial que les hommes ont entrepris. En attendant, on peut se satisfaire par des touches humoristiques comme ces cosmonautes qui se promènent en touristes sur Mars (Julien Mauve, Greettings from Mars 3, 2015) ou cet objet banal auquel une photographie astucieuse procure une apparence mystérieuse (Patric Billy-Maître-Grand, Passoire à photons, 2014). Quoi qu’il en soit, l’exposition convie les visiteurs à un périple dans un espace comme réenchanté, une manière d’oublier pour un petit moment le présent nettement moins poétique.

Itzhak Goldberg