Manifestement, le cinéma se fait de nos jours ailleurs que dans des salles obscures. A Nice, le Musée Matisse se transforme en CINEMATISSE et explore les liens entre le peintre et le cinéma. A Nantes et à la Philharmonie de Paris, c’est Charlie Chaplin qui est à l’affiche. Qui plus est, depuis un certain temps le cinéma est l’un des objets privilégiés des plasticiens, sujet de nombreuses installations. L’exposition rouennaise - en partenariat avec la Cinémathèque française - a fait le choix d’une perspective historique. Un projet ambitieux qui, selon les commissaires, Sylvain Amic, Joanne Snrech et l’incontournable Dominique Païni : « en mêlant extraits de films, peinture, sculpture, photographie, affiches, costumes, dessins, maquettes, permettra d’apprécier les relations que les artistes du XXe siècle nouèrent avec l’art des images en mouvement ». Images en mouvement car depuis toujours la volonté d’animer l’image est un rêve artistique. Avant la naissance du septième art, des silhouettes d’hommes et de femmes “couraient” le long des parois des grottes ou sur les surfaces courbes de vases d’argile. Il fallut toutefois attendre les années 1880 pour assister à la naissance de la chronophotographie, inventée presque simultanément par l’anglais Eadweard Muybridge et le français Etienne-Jules Marey. Cette technique crée une illusion de mobilité en décomposant les phases d’un mouvement par une succession de clichés. Quelques années plus tard, en 1895, a lieu la première projection des frères Lumière à Paris. L’exposition débute par le rapprochement - discutable - entre ces pionniers du cinéma et l’impressionnisme. Par contre, la porosité entre la peinture cubiste et le cinéma est frappante. La division de l’objet, l’organisation des facettes sur la surface, la juxtaposition des zones d’ombre et de lumière trouvent leur équivalent avec la succession des plans et des séquences cinématographiques. Sans surprise, c’est Charlot, ses gestes hachés, son rapport avec la modernité et avec la machine que les cubistes admirent le plus. Léger, qui devient pour un temps metteur en scène, réalisa un pantin à l’effigie de ce mime génial pour le générique du Ballet mécanique (1924). Le parcours chronologique suit les différents mouvements artistiques de manière très didactique. Ainsi le chef d’œuvre du cinéma expressionniste, Le Cabinet du Docteur Caligari - Robert Wiene, 1919 - un univers clos et ses ruelles interminables et labyrinthiques, semble s’inspirer directement des représentations de la ville par Grosz ou par Kirchner. Harry Graf Kessler, le directeur du Musée des beaux-arts de Weimar, ne se trompe pas en décrivant l’expressionnisme en 1918 comme « un art très nerveux, cérébral, illusionniste qui, à cet égard, rappelle le music-hall mais aussi le cinéma, ou du moins un cinéma encore possible, pas encore réalisé ». Particulièrement riche est le chapitre sur le cinéma russe après la révolution : Dziga Vertov et le futurisme, connu grâce aux conférences de Marinetti, les références iconographiques chez Sergueï Eisenstein mais aussi les splendides affiches de cinémas, réalisées selon les principes de l’esthétique constructiviste. Ailleurs, on constate que l’expérimentation abstraite dans la peinture se prolonge avec un cinéma qui renonce à la narration et traduit sur la pellicule des rythmes plus ou moins rapides - Hans Richter ou Léopold Survage (Rythmes colorés : études pour le film, 1913). Ailleurs encore, le surréalisme, en libérant l’imaginaire, offre un champ particulièrement fertile aux cinéastes - voire la rencontre exceptionnelle entre Luis Buñuel et Salvador Dali autour d’Un chien andalou (1929). Plus étonnante est la section qui montre la fascination de la Nouvelle Vague pour les arts plastiques : Matisse, le Pop-Art avec Maryline dont l’image est partout ou même le bleu singulier d’Yves Klein. Enfin, ce sont les peintres qui deviennent acteurs en se laissant filmer pendant leur activité créatrice -Picasso, Pollock… Un arrêt sur image ou une mise en scène soignée ? Ou, peut-être, Vérités et Mensonges, pour reprendre le titre du célèbre film d’Orson Welles.
Itzhak Goldberg