Désormais, c’est non seulement un masque qu’il faut chausser quand on pénètre au Centre Pompidou à Metz mais aussi des sabots. Non pas pour traverser la Lorraine mais pour être en phase avec l’exposition qui s’ouvre avec le chapitre « Le nabi aux sabots de bois. Paul Sérusier et la Bretagne ». Cette chaussure paysanne rendue célèbre par la phrase canonique de Gauguin - « quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit… «, offre une entrée en matière pertinente pour traiter un sujet épineux, le folklore. Les nabis reconnaissent leur dette vis-à-vis des traditions populaires en Bretagne, région où « le passé le plus reculé vivait encore » (Ernest Renan). Ils sont toutefois une des rares exceptions car si l’histoire de l’art admet depuis longtemps l’influence des arts premiers, des travaux des enfants, des fous ou encore des arts décoratifs, le folklore, lui, n’a pas eu ce privilège. C’est donc à un vaste projet que s’attèlent les deux commissaires, Jean-Marie Gallais, conservateur à Metz et Marie-Charlotte Calafat, conservatrice au Mucem. Trop vaste, peut-être, à commencer par le titre. Nommer la manifestation « le folklore et l’art » ou « le folklore dans l’art » aurait été une manière d’éviter de s’attaquer frontalement à un concept difficile à saisir. Il faut croire que la collaboration avec le Mucem, la volonté déclarée : « de poser un autre regard sur le folklore…et de l’exposer dans un centre d’art et dans un musée de société afin de questionner son histoire » est à l’origine de cette appellation. Pourtant, le visiteur est prévenu. Judicieusement, les cimaises de la première salle sont placardées de couvertures d’ouvrages qui ont tenté de cerner ce terme dont la définition semble se dérober constamment. Néanmoins, tous les auteurs s’accordent sur la date de naissance du mot folk-lore (1846 en Angleterre), qui s’adresse à une science des traditions et des usages populaires d’une nation, une discipline élaborée, non sans heurts, par des amateurs locaux, les folkloristes et par des ethnologues. La mise en rapport entre le folklore et les artefacts n’a rien d’évident. Tout, a priori, les sépare : artisan/artiste, production uniforme et en nombre/œuvre unique, anonymat/singularité, inscription dans le passé immuable/vision avant-gardiste. Mais, c’est oublier que pour les artistes qui font partie de la modernité, ces objets modestes permettent de s’affranchir du carcan académique. Le parcours, chronologique et thématique s’arrête sur plusieurs de ces rencontres. La première, bien documentée, est celle avec la peinture sous-verre bavaroise où les figures schématisées sont présentées dans un espace aplati. C’est à Murnau que Kandinsky, Gabriele Münter et Jawlensky prennent connaissance de cette pratique qui aura un impact important sur l’évolution de leur production picturale. Ailleurs, on constate que la sculpture de Brancusi doit beaucoup non seulement à l’artisanat mais aussi aux contes anciens de son pays natal, la Roumanie (l’oiseau mythique Maiastra, 1911). Ailleurs encore le mouvement Néo-primitiviste en Russie avec Goncharova et Larionov tire ses sources du folklore local. Le mérite de l’exposition est de montrer que le folklore ne se limite pas au domaine matériel. Les chants populaires, les danses, les fables, les légendes, les croyances ou les superstitions en sont les composantes indispensables. Ce sont les artistes contemporains - Beuys ou Susan Hiller - qui renouvellent ces traditions, parfois même en adossant des postures chamaniques. Dernier point essentiel : parler du folklore, souvent assimilé aux activités rurales, n’est jamais innocent quand les orateurs sont des politiciens. La démonstration à Metz avec l’usage que fait Pétain sur les thèmes folkloriques est éclairante mais on aimerait également l’illustration de la manière dont le régime nazi y injecte la dimension raciale. Cette alliance entre kitsch et folklore - un danger qui guette toujours ce dernier - fait dire au cinéaste Hans Jürgen Syberberg dans son film Hitler, un film d’Allemagne : « Tu nous a pris les couchers de soleil de Caspar David Friedrich. C’est ta faute si nous ne pouvons plus voir un champ de blé sans penser à toi. Tu as “enkitsché” la vieille Allemagne, avec tes images simplistes d’ouvriers et de paysans… Tout le reste, tu l’as occupé et contaminé ».
Itzhak Goldberg