Les dessins sculptés de Cáerdenas
Mon ombre après minuit, 1963, est le beau titre de l’œuvre qui accueille le visiteur une fois passé le seuil de la Maison de l’Amérique Latine. Une silhouette, une porte, une silhouette dans une porte ? Mais, si cette sculpture de taille importante offre ces différentes suggestions, elle présente avant tout un jeu entre le plein et le vide, un dessin dans l’espace. Aucun hasard dans cette manière d’aborder la matière avec souplesse, de la métamorphoser en signes aériens ; Augustin Cáerdenas pratique autant des travaux sur papiers que la ronde bosse. L’artiste cubain, moins connu que son confrère Wifredo Lam, a réalisé l’essentiel de son œuvre en France. Arrivé en 1955 à Paris, remarqué par André Breton, il participe rapidement à de nombreuses expositions surréalistes. Sans doute, comme l’écrit dans le catalogue Susan Power, ça et là apparaissent « les figures qui émergent de taches d’encre ou de gribouillages », plus ou moins proche de l’écriture automatique inspirée par l’inconscient. Cependant, on peut s’interroger si cette tentative de classer la production plastique de Cáerdenas dans la galaxie surréaliste est véritablement justifiée. En réalité, les dessins et les sculptures présentés ici s’inscrivent davantage dans la lignée de l’abstraction biomorphique - on connaît l’admiration de l’artiste cubain pour Moore. Comme ce dernier, Cáerdenas dessine en sculpteur, ce sont des masses qu’il entreprend de creuser et d’ouvrir. Tout chez lui renvoie à un univers organique, constitué de courbes et contre courbes, inspirées par une nature aux accents oniriques ou symboliques. Défilent ainsi des formes indéterminées - des fragments de figures humaines, des os entrelacés, des silex, d’étranges totems qui évoquent parfois ceux que l’on trouve en Afrique. Pour autant, faut-il suivre le critique Émile Langui qui parle de « la métaphysique de l’homme africain, intimement mêlée à la nature, s’enracine dans le sol et évolue avec le cosmos, sous le regard de ses ancêtres » ? (« Cárdenas sculpteur exceptionnel », 1974). Certes, on trouve chez l’artiste des accents archaïques, mais pas davantage que chez Arp ou chez Miro. A vouloir trop manier le romantisme du sable chaud, de trop insister sur la « négritude » de Cárdenas, pour employer un terme cher à Aimé Césaire, on court le risque de réduire la puissance de cette œuvre, imposante, à ses origines ethniques.
Itzhak Goldberg
Cáerdenas, Mon ombre après minuit, Œuvres sur papier, Œuvres sculptées, jusqu’au 25 avril, Maison de l’Amérique Latine