Les vacances de M. Picasso

Dans la série inépuisable - Picasso et…- l’institution lyonnaise évite l’une de ces confrontations à la mode, souvent tirées par les cheveux, entre le maître espagnol et un autre illustre créateur. C’est plutôt autour d’un thème, celui des baigneuses, que la manifestation explore cette œuvre aux dimensions « océaniques ». Les commissaires, Sylvie Ramont, directrice du musée et Émilie Bouvard, ancienne conservatrice du musée Picasso, avancent deux raisons pour ce choix. La première est de réussir l’exploit de réunir les trois Baigneuses de 1937, dispersées entre Venise, Paris et Lyon. Selon l’autre explication : « Picasso s’inscrit dans le sillage d’une modernité qui réinvente la figure de la Baigneuse. Dans l’art ancien, la Baigneuse - Diane aux bois, Suzanne surprise par les vieillards ou nymphe sylvestre - évolue dans la forêt et illustre un récit mythologique ou biblique » Si le premier argument est pleinement justifié - en témoigne la magnifique salle où ces trois toiles éblouissantes semblent entamer un dialogue - on est moins convaincu du rôle de Picasso dans l’invention de nouvelles Baigneuses. Certes, cette figure revient systématiquement dans sa production plastique. Pour autant, peut-on lui accorder une place à part dans l’immense répertoire des variations sur le nu féminin auquel fait appel le peintre ? Le véritable changement ne résiderait-il plutôt dans la manière dont la société - à partir du XIXe siècle - perçoit la plage et les bains de mer ? En réalité, la vision qui permet graduellement de camper les baigneuses sans aucun prétexte narratif, est déjà manifeste dans les œuvres de Manet ou Cézanne elles aussi présentées. D’ailleurs, cette problématique est abordée également dans la section « Rivages antiques - rivages modernes ».

Les différents chapitres suivent un ordre globalement chronologique. Ainsi, les premières baigneuses dans le bois, durant la période cubiste, se transforment en un puzzle de formes géométriques où les nus alternent avec les troncs d’arbres. Ailleurs, pendant l’été de 1927 passé à Cannes et jusqu’en 1929, ce sont les Métamorphoses ou les « tableaux magiques », une appellation vague forgée par Christian Zervos. Face à ces inventions formelles - des parties de corps disproportionnées et assemblées de manière arbitraire ou des représentations zoomorphiques - il est difficile, malgré les reniements habituels de Picasso, de ne pas songer aux surréalistes. On découvre également dans cette salle quelques-uns des contre-points qui émaillent le parcours : une rare et très étonnante œuvre de jeunesse réalisée par Bacon ou des toiles de Farah Atassi, un peu anecdotiques. Ailleurs encore, ce sont des travaux en trois dimensions : l’imposante Baigneuse allongée (1931) est comme une réponse en différé au Nu couché (1907) de Matisse. Picasso peint en sculpteur car l’importance des volumes ne s’arrête pas aux dessins préparatoires ; avec Figures au bord de la mer (1931) les masses corporelles s’imbriquent les unes dans les autres. C’est alors en toute logique que les trois chefs-d’œuvre de 1937 - La Baignade, Grande Baigneuse au livre et Femme assise sur la plage, cette dernière ayant été léguée à Lyon par Jacqueline Delubac - sont baptisées Baigneuses en pierre. Monumentales, hiératiques, ces figures puissantes, baignées d’air et de lumière, se détachent du fond et semblent sécréter leur espace propre. Ces idoles modernes ont pour seule religion la jouissance, hors de toute contrainte. Quelques autres sculptures complètent le parcours : celle d’un compatriote de Picasso, Julio Gonzales, ou celles, et c’est une belle surprise, de l’américain David Smith. L’exposition s’achève sur un ensemble de Baigneurs, un groupe de figures débout, en quelque sorte des totems au bord de la mer. Les nombreuses photographies et cartes postales issues des archives laisseraient penser que la plage n’était pour Picasso qu’un autre atelier, mais à ciel ouvert.

Itzhak Goldberg

Picasso, Baigneuse et Baigneurs, 15 juillet-3 janvier, Musée des Beaux-Arts, Lyon.