L’archaïsme moderne de Modigliani
Vous souhaitez admirer un ensemble important d’œuvres de Modigliani ? C’est l’Albertina, le magnifique musée viennois, qui a réussi l’exploit de les réunir, en faisant appel à de nombreux collectionneurs du monde entier. On reconnaît la pâte de Marc Restellini, commissaire, et son réseau étonnant- il est assisté ici par Gunhild Bauer, conservatrice locale. Une rétrospective donc, qui prend comme prétexte le centenaire de la mort de l’artiste ? Pas vraiment, car la manifestation a une visée plus ambitieuse : placer Modigliani au cœur de l’avant garde, à la hauteur d’un Picasso ou d’un Brancusi. Pour ce faire, c’est le thème du primitivisme qui a été choisi. Afin d’éviter le débat stérile sur la primauté de tel ou tel artiste, on peut parler d’un groupe d’artistes, lassés des canons et des modèles traditionnels de l’art occidental, découvrant la statuaire et le masque africain entre 1905 et 1907. Dans le cas de Modigliani, sa rencontre avec le primitivisme date de 1906, l’année de son arrivée à Paris. Comme ses confrères, qui fréquentent le département égyptien du Louvre et le Musée d’ethnographie du Trocadéro, il observe l’art khmer, cycladique et africain. Cette découverte, mais aussi sa rencontre avec Brancusi, son voisin d’atelier, fait que, sans être insensible à la richesse picturale extraordinaire de l’avant-garde parisienne, le centre de son activité se déplace vers la sculpture. Comme l’artiste roumain, il taille directement dans la pierre et, à partir de masses biomorphiques et de blocs ovoïdes, il réalise des têtes, en quelque sorte des portraits archaïques. Avec leurs yeux clos, leurs longs cous cylindriques, la puissante arête du nez, ces idoles impénétrables annoncent les impassibles visages peints dont l’expression sera définie par l’artiste comme “ l’acceptation muette de la vie ” (Tête de femme, 1913). Puis, ce sont les Cariatides, des figures de femmes proches de la statuaire antique, dont on trouve les dessins préparatoires pour projet utopique pour un Temple de volupté qui ne sera jamais réalisé. En 1914 pour des raisons de santé, Modigliani quitte la poussière de l‘atelier de sculpture et revient à la peinture. Pendant les quelques années qui lui restent à vivre, il développe le style des portraits qui deviendront sa marque de fabrique. Portraits ou visages, car souvent il ne cherche pas à reproduire fidèlement tous les détails caractéristiques d’une personne singulière. Sans cesse, Modigliani tente le grand écart entre la singularité de la figure humaine et la perfection d’une forme idéale, entre la représentation de l’être et la force abstraite du contour. Incontestablement, ces « icônes », que le grand public reconnaît aisément, dégagent une séduction qui assure son succès. Inversement, il semble que l’artiste, ayant élaboré sa manière, l’exploite de manière systématique. Parmi ces images, deux rares portraits de Picasso (1914-1915). Picasso, dont les œuvres sont très présentes à l’exposition, comme si besoin était de démontrer que les deux artistes ont été occasionnellement des compagnons de route. Effort inutile, car leurs trajets furent bien différents. Ainsi, Picasso, « primitiviste » avec violence, transforme les corps, les réduit à quelques lignes de force, à des signes où la ressemblance cède la place à la suggestion. Le corps et le visage de la femme se voient déformés, brisés, écrasés par la force vitale de l’énergie sexuelle. Modigliani, même s’il trouve ses sources dans les expressions archaïques européennes et africaines - essentiellement des masques Fang - est surtout captivé par la mélodie rythmique développée par les lignes du corps. (Nu allongé, Lololotte, 1917-1918). Chez lui, la fluidité d’une ligne sinueuse tente d’unifier les volumes et les formes, de créer un univers organique, de s’installer dans la durée. Si son style varie peu, c’est que dans sa volonté d’exprimer l’intemporel, il réalise des archétypes revivifiés par la culture contemporaine « Je marche dans l’antiquité la plus reculée, je veux relier le passé au présent », a déclaré Rodin. On ne saurait mieux dire.
Itzhak Goldberg
Modigliani, The Primitivist Revolution, jusqu’au 9 janvier, Albertina, Vienne.