Surréalice, ce mot valise choisi pour titre de l’exposition organisée par Barbara Forest conservatrice en chef au musée de Strasbourg et Fabrice Flahutez, professeur à l’Université de Saint-Etienne, donne d’emblée le ton de la manifestation. De fait, les deux commissaires ont déniché toute référence surréaliste, parfois même très éloignée, à Alice, cette héroïne du conte de fées pour adultes à ne pas mettre entre les mains des enfants. Mais le mal est fait et peut être les surréalistes, comme tout le monde, ont-ils gardé ces souvenirs d’enfance - un lapin toujours en retard, un chapelier et un lièvre qui ne cessent pas de boire du thé ou encore une reine de cartes à jouer, qui ordonne de couper la tête à tout un chacun. Toutefois, si Alice demeure omniprésente, c’est qu’elle possède quelque chose que les autres n’ont pas : une dimension onirique, fantasque et paradoxalement grave. On pénètre dans l’espace de l’exposition par la gueule d’un monumental chat du Cheshire, dont le célèbre sourire continue à flotter dans l’air même quand le chat se retire. Le parcours, très varié, grâce à une scénographie inventive de Michel Martin, commence par une salle où sont déposées, dans d’élégantes vitrines, de nombreuses éditions et traductions de différents ouvrages de Lewis Carroll – « Alice au Pays des merveilles », « Derrière le miroir » ou encore ce récit étrange, « Snark ». Puis, ce sont les surréalistes qui s’emparent de cet univers, traversé par l’irrationnel et le non-sens. Sous le signe du merveilleux, des rencontres insolites et dépaysantes se suivent. Rencontre entre l’humain et le végétal ou l’animal– un tronc d’arbre doté d’un visage de profil se voit observé par une face bouffie qui surgit des nuages (Alice au Pays des merveilles, René Magritte, 1946). Rencontre entre Alice, ou plutôt des Alice qui se dédoublent, et une fleur rouge dans Déposition d’Alice de Salvador Dali (1969). Rencontre enfin entre Alice et son auteur (Eleen Agar, Lewis Carroll with Alice, 1961). Ailleurs, ce sont des métamorphoses, essentiellement des changements d’échelle, une caractéristique principale de cette femme-enfant (Alice grandit, Pierre Alechinsky, 1961). Les représentations d’un corps modulable à souhait, chargées d’un érotisme inconscient, feront le bonheur de ces créateurs fascinés par la théorie freudienne. Poupée avec Bellmer, Lolita avec Jane Graverol ou jeune fille nue avec Max Ernst, Alice devient une source de fantasmes. Les artistes femmes ne manquent pas à la fête et on s’arrête devant l’ambiance mystérieuse qui émane des œuvres de Dorothea Tanning. D’autres créateurs, moins attirés par l’inconscient, accordent toute l’importance à des jeux de langage et à des calembours transformés en images ; on connait la méfiance de Magritte au sujet du rapport conventionnel entre le mot et sa représentation. Un autre jeu qui a fasciné Lewis Carroll mais aussi Duchamp, Man Ray ou Max Ernst et qui a trait à l’espace, est le jeu d’échecs. Basé sur des règles très strictes, entre les mains des artistes, il devient un terrain propice aux activités ludiques et déstabilisantes (Man Ray, Le Roi, 1965). Mais « la fête à Alice » ne s’arrête pas au MAMCS. Le visiteur est invité à traverser Strasbourg et à découvrir ce lieu plein de charme qu’est le Musée Tomi Ungerer où sont présentées d’innombrables illustrations qui ont orné ce livre depuis la fin du XIXe siècle jusque dans les années 2000. Loin des images décolorées, aseptisées, que les studios hollywoodiens ont imposées, ici, entre docilité et désobéissance, le merveilleux se mélange à la noirceur, le faussement innocent à l’érotique – parfois dans une même fascination. On ne sait pas si les artistes se sont abreuvés de cette même boisson qui produit un effet magique sur le personnage inventé par Lewis Carroll mais leurs images semblent réalisées pendant un trip aux champignons hallucinogènes. On vous a prévenu dès le début, si « Alice au Pays des merveilles » est destiné aux enfants, c’est plutôt à l’enfant qui sommeille dans chaque adulte. Itzhak Goldberg Surréalice, jusq’au 26 février, Musée d’art contemporain et Musée Tomi Ungerer, Strasbourg