Djamel Tatah - Les figures d’un ailleurs
DJAMEL TATAH LE THÉÂTRE DU SILENCE, Musée Fabre, Montpellier, jusqu’au 16 avril
« Ma peinture est silencieuse. Imposer le silence face au bruit du monde, c’est en quelque sorte adopter une position politique. Cela incite à prendre du recul et à observer attentivement notre rapport aux autres et à la société́. » Cette citation de Djamel Tatah explique le titre de l’exposition qui embrasse pratiquement les quarante années de la carrière de l’artiste. Est-ce à sa technique, empruntée à l’hyperréalisme, que l’on doit le sentiment d’étrangeté dégagé par ses œuvres? A travers les différentes étapes de l’élaboration - Tatah retranscrit numériquement des photographies ou des reproductions artistiques puis il les projette sur la toile et les peint -, l’image semble laisser sa peau, ou plutôt ne garder qu’un épiderme. Dans cet univers, on trouve des fonds unifiés, uniformes, des zones chromatiques nettement découpées et cadencées, le plus souvent gris métallique, orange ou vert. Des aplats opaques mais vibrants, réalisés avec plusieurs couches, qui forment des écrans isolants et infranchissables dans lesquels les personnages sont emprisonnés. Condensées, simplifiées et stylisées au point de devenir des schémas ou des synthèses, ces figures humaines représentées à l’échelle 1, nous font face. Frontales et hiératiques, elles s’arrêtent à la surface de la toile. Avec elles, sans que la ressemblance soit altérée, le réel est dématérialisé. La matière est absente, la texture reste allusive, les corps en apesanteur sont comme suspendus hors temps et espace. Les hommes et les femmes choisis par l’artiste semblent issus d’un photomontage, d’un collage de type discret, sans épaisseur, dont les “coutures”, de fines lignes blanches, sont à peine visibles. Flottantes – la ligne de terre est systématiquement éliminée - ces silhouettes semblent ne pas être ancrées dans l’espace mais plutôt ajoutées sur la surface picturale, sans réalité tangible. Ni copie, ni reproduction, ces images désincarnées respirent la vacuité. Un terme technique définit la nature particulière de cette mise à plat de la figure humaine : détourer. L’opération de détourage, pratiquée à l’origine par les photographes, consiste à délimiter les contours d’un objet photographié, afin de le détacher de son contexte et l’isoler sur un fond neutre. Dépouillés de tout élément parasite, pratiquant l’inexpressivité, les personnages de Tatah refusent tout dialogue avec le spectateur. Malgré leur proximité, ils semblent absents, inaccessibles. Contaminés par un “défaut” commun, celui d’une présence affichée mais néanmoins éloignée, ces « acteurs » semblent comme en retrait, dans un ailleurs. Figures isolées, séparées par de larges espacements, vidées de toute expressivité, elles sont étrangères les unes aux autres. Ce sentiment reste invariable même quand l’artiste introduit un nombre important d’« acteurs » dans ses œuvres. Debout, assis, allongés, gisants, ils portent des vêtements noirs – souvent avec une capuche - qui forment un contraste avec les mains et les faces-masques laiteuses, blafardes. Ainsi, la splendide toile horizontale, monumentale, (Sans titre, 2016) - on se rappelle que l’artiste parle de palissades – met en scène deux rangées serrées de figures dans des postures presque identiques, composant une chaîne qui tourne sans but déterminé. Les corps de profil, penchés en arrière, paraissent mous, lymphatiques ; l’ensemble forme une procession taciturne ou un cortège funèbre, lent, pratiquement immobile. La répétition d’un même personnage, conférant un rythme lancinant à cette étrange cérémonie, est un procédé récurrent chez le peintre. Tout se passe comme si Tatah – même si ses modèles sont souvent des proches – rejetait la notion de singularité. Figées, ces personnes anonymes qui coexistent, ces « figures génériques » et solitaires, nous regardent sans nous voir, résistant à toute investigation psychologique. « L’image projetée n’a pas de sensation, c’est moi qui la mets quand je peins. Ils ont ma sensation, pas la leur », affirme l’artiste. Cependant, le regard se heurte à une présence puissante, presque inquiétante. Le plus souvent sans titre – mais celui de Femmes d’Alger, 1996, est parlant - ces toiles sont à l’image d’une réalité tragique, sans en être l’image. Théâtre du silence ? Peut-être, mais d’un silence retentissant.
Itzhak Goldberg