Plus qu’un autre, Picasso entretenait des relations orageuses avec la tradition. Boulimique visuel, le peintre était aussi doté d’une digestion plastique exceptionnelle, qui lui a permis d’expérimenter et d’adapter à son propre compte les divers acquis de l’art du passé. C’est qu’au-delà d’un dialogue “échangiste” avec ses illustres prédécesseurs, défiant les siècles et l’histoire, Picasso prend place lui-même parmi les Maîtres en s’appropriant et en tuant leurs chefs-d’œuvre, pour mieux en extraire chirurgicalement la substance. Ces “emprunts” sont immédiatement perçus par la critique, dans un commentaire qui suit sa première exposition importante en 1901 : “On démêle aisément, outre les grands ancêtres, maintes influences probables, Delacroix, Manet… Degas, Forain, Rops.. Chacune passagère, aussitôt envolée que captée, on voit que son emportement ne lui a pas laissé le loisir encore de se forger un style personnel”. Curieusement, le nom d’El Greco n’y est pas mentionné en tant que source d’inspiration probable. Et pourtant, l’influence de ce dernier est clairement visible tout au long des premières années de la production picturale de Picasso et surtout pendant sa Période Bleue. L’exposition de Bâle, organisée par le directeur du musée, Josef Helfenstein, et par Carmen Gimenez, une grande spécialiste de l’artiste espagnol, est convaincante quand elle examine ces années. Pour étayer la démonstration, les articles dans le riche catalogue repèrent soigneusement les traces écrites où le « père » du cubisme mentionne son admiration pour son illustre confrère. Déjà en 1897, Picasso, parlant de ses visites au Prado, évoque «les magnifiques têtes d’El Greco ». Des années plus tard – en 1964 – il confie à Brassaï qu’il doit probablement ses figures démesurément allongées, réalisées pendant sa Période Bleue, à une visite à Tolède. Qui plus est, dans plusieurs travaux, l’artiste ajoute au titre le nom de son « ancêtre » (Un homme d’après El Greco, 1899, Figures dans le style d’El Greco, 1899). Toutefois, l’ambition de la manifestation baloise est de montrer que l’impact du peintre du XVIème siècle a marqué profondément Picasso. Pour étayer cette démonstration le parcours propose des mises en regard tantôt stylistiques, tantôt thématiques, d’œuvres de ces deux artistes. Incontestablement, une des confrontations les plus pertinentes se situe déjà en 1901 entre Évocation (L’Enterrement de Casagemas) et la spectaculaire Adoration du nom de Jésus » (1577-79). Ici, l’œuvre de Picasso, un hommage à son ami proche, suicidé, reprend la composition éclatée d’El Greco et fait abstraction des règles de la perspective. Les personnages distribués sur toute la surface de la toile échappent aux lois de la gravitation et forment une constellation flottante entre ciel et terre. Un autre dialogue s’établit entre les portraits réalisés par les deux peintres. Un rapprochement amusant est celui qui est fait entre un noble dont l’habit est décoré d’une fraise resplendissante (Un vieux gentilhomme, 1587-1600) et le portrait de Jaune Sabartés (1939), que Picasso orne d’une collerette non moins impressionnante. Ailleurs, le portrait de Daniel Kahnweiler (1957), reprend la même position que le Saint Joseph d’El-Greco (1577-1580) – le personnage est penché, la main soutenant la tête. D’autres face à face du même type - L’Homme de la maison de Leiva (1580- 1585) et Le Mousquetaire (Domenico Theotocopulos van Rijn da Silva, 1967) - sont troublants, même si l’on remarque que leurs poses s’accordent sans la moindre difficulté avec le répertoire habituel des portraitistes. Mais, on le sait, la grande révolution attribuée à Picasso, est celle du cubisme. Sur ce point, les liens entre les deux peintres, séparés par plus de trois siècles, sont plus incertains. Certes, l’un et l’autre partagent une remise en cause radicale de l’art de leur temps et n’hésitent pas à passer d’un style à un autre. Ainsi, le maniérisme d’El Greco donne lieu aux déformations de la figure humaine, parfois géométrisée, et à un espace imaginaire, inventé par l’artiste. Selon les organisateurs, Picasso, lui, s’inscrit dans la lignée de Cézanne et de ses Grandes Baigneuses et reprend les mêmes principes pour s’éloigner de la représentation basée sur les lois mimétiques. Sans doute, cette hypothèse – sans oublier l’apport de l’art africain, essentiel - ouvre des pistes intéressantes. Pour autant, le spectateur a parfois du mal à percevoir une parenté entre des exemples choisis à Bâle comme c’est le cas de Saint Ildefonse de Tolède, réalisé par El Greco (1603-1605), juxtaposé au chef d’œuvre cubiste de Picasso, une nature morte monumentale, Pain et compotier sur une table de 1908-1909. La présence d’une table au cœur de chacune de ces toiles n’est qu’un faible prétexte pour justifier cette comparaison Il n’en reste pas moins que, indiscutablement, le « couple » El Greco-Picasso fonctionne mieux que tous ceux auxquels on a eu droit depuis quelques années. C’est déjà beaucoup.

Itzhak Goldberg

Picasso – El Greco, jusqu’au 25 septembre, Kunstmuseum, Bâle, Suisse.