Entre corps et abstraction
Rarement, dans le Midi, le public a eu droit à deux expositions aussi radicalement différentes. La première, à la Fondation Maeght, « Au cœur de l’abstraction », présente un choix d’œuvres à partir de l’immense collection de Jean-Claude Gandur, située à Genève. Comme son titre l’indique, la manifestation se concentre sur différentes formes de la création abstraite que l’on voit naître, essentiellement en Europe, entre 1945 et 1980. Abstraction ou plutôt abstractions tant les artistes regroupés ici déclinent ce style à l’infini. Abstraction lyrique, abstraction géométrique, expressionnisme abstrait, cinétisme, Supports/Surfaces ne sont que les quelques appellations inventées par la critique. Mais l’intérêt de l’exposition est de montrer que les artistes et leurs oeuvres – et c’est une chance – échappent souvent aux critères imposés par l’histoire de l’art. De fait, dans quelle catégorie placer les trois magnifiques toiles de Martin Barré, réalisées entre 1956 et 1958. Abstraction géométrique ? Sans doute, mais une géométrie tremblante, aux rectangles empilés qui instaurent un équilibre tenu entre le plein et le vide. Ailleurs, avec Jean Degottex, proche de l’abstraction lyrique, l’accent porté sur le signe calligraphique oriental, le geste et le dynamisme du coup de pinceau, aboutissent miraculeusement à une sorte de minimalisme poétique (Horsphère 30, 1967). Ailleurs encore, l’œuvre de Bernard Pagès, un des membres de Supports/Surfaces, un tressage de branches d’olivier écorcées, fait appel aux moyens du bord pour obtenir des alliances d’une extrême complexité (L’Étendoir, 1968) Ainsi, même si le parcours est plus ou moins chronologique, l’ensemble s’articule autour de quelques notions – Dialogues, Échanges, Expérimentations, Renouvellements…-. Termes certes « génériques », mais qui permettent aux spectateurs d’avoir d’une période de grande inventivité esthétique une vision moins normative. Autrement dit, c’est le plaisir de la découverte.
Peut-on parler de plaisir face au paysage mortifère qu’affronte le visiteur de l’exposition de Berlinde De Bruyckere ? Difficilement. C’est plutôt le sublime qu’il faut évoquer ici. De fait, quand le beau aspire à l’harmonie, à l’équilibre, le sublime cherche à procurer des sensations troublantes et à goûter à l’effroi, à produire le “frisson délicieux”. Si le sens précis de ce terme échappe, c’est qu’il se situe avant tout dans le rapport émotionnel qu’il établit entre le spectateur et la représentation. A Montpellier, l’œuvre produit un choc immédiat, sans aucune médiation. L’émotion qu’elle dégage va si loin, que nous nous demandons quelquefois si nous avons le droit d’être là, entre ces fragments de corps et ces bribes de chair mise à nu. Partout, des hybrides où la proximité de la structure morphologique entre les figures humaines et leur alter ego végétal rend difficile toute distinction claire entre ces deux composants. Il y a quelque chose de dramatique dans ce couplage forcé, dans ces dos à dos qui évoquent la solitude inscrite dans le destin humain et qui nous disent l’impossibilité de l’unisson. Faites par l’artiste belge Berlinde De Bruyckere, ces sculptures en rappellent d’autres plus anciennes, des carcasses de chevaux découpées et cousues, réalisées avec de la cire et des peaux. On trouve ici encore ces étranges et inquiétants travaux avec No Life Lost II (2015), deux chevaux aux yeux bandés, allongés l’un sur l’autre. Cependant, la manifestation montpelliéraine propose d’autres travaux, plus récents, y compris six produits pour cette occasion. Figuratifs, sont les Arcangelos (2021), des personnages de taille humaine recouverts de peaux animales et de cire, dont on ne voit pas le visage. L’artiste préfère cette « absence de tête identifiable », car, dit-elle » mon objectif est d’atteindre un degré d’expression du corps qui permet de se passer du visage ». Mutilées, désacralisées, ces figures d’incertitude sont à mille lieux de la représentation glorieuse de l’homme dans le passé. Les êtres, dont l’intégrité est menacée en permanence, perdent l’enveloppe lisse dans laquelle la chair se réfugiait et se transforment en une matière, parfois informe – la cire, avant tout - objet de toutes les expériences. D’autres travaux sont des objets – des couvertures - où le support, l’épaisseur de la trame, ses accidents, ses points de jointure ou ses déchirures, deviennent l’objet même de l’œuvre (Courtyard Tales V, 2008). Mais, accumulées ou accrochées, ces couvertures évoquent inévitablement des dépouilles. Toutefois, si le tragique n’est jamais loin dans la production plastique de Berlinde De Bruyckere, la mort, le Thanatos reste inséparable de son complémentaire, l’Éros. L’artiste réalise une série d’aquarelles et de sculptures où la cire mêlée à des pigments rougeâtres imite la carnation de la chair. Suggestives, ces œuvres évoquent – explicitement - le sexe féminin et un peu plus vaguement le phallus. Mais, Éros ou Thanatos, dans cet univers, tout reste fragmenté. Pour toujours.
Itzhak Goldberg